Dans Le Point, le nouveau responsable des études de GenerationLibre et doctorant en histoire contemporaine, Baptiste Gauthey, propose une recension de l’ouvrage de Joshua L. Cherniss « Liberalism in dark times, the liberal ethos in the twentieth century ».
Rendre compte de l’évolution de la pensée libérale à l’aune des totalitarismes, tel est le chemin analytique emprunté par Joshua Cherniss dans son dernier ouvrage. L’auteur explore la constitution d’un « ethos libéral » non doctrinaire porté sur la défense de valeurs libérales opposables aux systèmes de pensée totalitaires. De l’analyse de cet ethos naît, chez l’auteur, une nouvelle école libérale : celle des libéraux tempérés.
« Pour Cherniss, le libéralisme tempéré est le fruit d’une prise en compte sérieuse des critiques et limites du libéralisme. Il se caractérise non pas par un ensemble cohérent d’idées et de concept, mais plutôt par l’élaboration d’une attitude et d’une méthode, de laquelle découlerait une façon d’aborder la politique marquée par le rejet de de l’extrémisme et du fanatisme sous toutes ses formes. »
Accablé de critiques au XXe siècle, décrié ci et là comme responsable d’un affaissement moral et coupable d’engendrer un égoïsme outrancier, le libéralisme s’est trouvé en proie à un dilemme majeur – « the liberal predicament » – dans sa lutte contre les régimes totalitaires. Comment ne pas devenir ce que l’on combat ? Telle est la complexité à laquelle fut soumise une pensée libérale qui cherchait à s’armer pratiquement face à des idéologies bâties sur un système de valeurs absolues dans lequel la fin justifie les moyens. Car ici réside l’une des caractéristiques fondamentales des idéologies totalitaire que Cherniss nomme « ruthlessness » (traduit par Baptiste sous le vocable d’impitoyabilité) : l’absence de scrupules devant l’exécution d’actions iniques car jugées nécessaires à l’avènement d’un horizon irréductible, idéalisé et pensé comme ontologiquement supérieur.
« La réflexion menée par les libéraux tempérés nous apparaît éminemment pertinente aujourd’hui. Le péril écologique, parfaitement réel et menaçant, peut-il être surmonté par une politique autoritaire, verticale et certainement liberticide, légitimée par l’idée selon laquelle la supériorité de la fin (surmonter la crise environnementale) justifierait l’emploi de moyens discutables ? »
Ainsi, en réponse à ce dilemme, l’auteur perçoit chez quatre intellectuels du siècle passé – Raymond Aron, Isaiah Berlin, Albert Camus et Reinhold Niebuhr – , l’affirmation d’une éthique libérale qui ne soit pas conçue comme un système d’idées contradictoire à opposer aux idéologies totalisantes mais davantage comme « une méthode, une façon d’aborder la politique marquée par le rejet de l’impitoyabilité, de l’extrémisme et du fanatisme sous toutes ses formes. ». Cette conception défensive du libéralisme, constitutive de ce que Cherniss nomme le libéralisme tempéré, réside pour partie dans une défense intransigeante du pluralisme. Ce modèle pluraliste – inconcevable dans un ethos totalitaire antilibéral qui n’admet qu’une vision du monde possible – consiste à prendre acte des apories propres à la démocratie – la confrontation de paradigmes contradictoires et insolubles en soi tant les rationalités des différents groupes sociaux peuvent être diamétralement opposées -, afin d’examiner méthodiquement chaque point de vue dans une perspective finale orientée vers la recherche du compromis.
Baptiste prolonge la réflexion entamée par Cherniss en insistant sur la nécessité de réactualiser cette éthique libérale devant la résurgence de phénomènes totalitaires. Les bouleversements climatiques, le dilemme libéral qui se pose (à nouveau) devant les actions russes et la mise à mal de nos libertés fondamentales pendant la crise sanitaire conduisent Baptiste à estimer que « face à ces nombreux défis, les valeurs défendues par le libéralisme pourraient être la source d’une revitalisation bienvenue de nos démocraties. »
Pour lire la recension de Baptiste dans Le Point, cliquer ICI.
Pour découvrir notre ouvrage au PUF « Esquisse d’un libéralisme soutenable », cliquer ICI.
Publié le 06/05/2022.
Dans Le 1 hebdo, Blaise Wilfert, historien et auteur de notre dernière note « La Mondialisation n’a pas eu lieu », revient sur le procès en illégitimité fait à l’Union européenne. Loin du récit mythifié de la nation, l’intégration européenne est l’avenir du continent.
On connaît désormais tous le blabla souverainiste déclamé à tout bout de champ dans les médias, quels qui soient, par des politiques ou intellectuels hostiles au dehors. La nation serait immuable voire transhistorique, son institutionnalisation au XIXe siècle ne serait que la concrétisation téléologique d’un phénomène qui n’attendait plus qu’à devenir politiquement ce qu’il était naturellement. Ainsi, la nation serait le lieu du commun, de la solidarité et de la tradition, à laquelle ferait face une Union européenne nouvelle voulue par des élites et pensée contre les peuples pour les déraciner et les soumettre aux besoins du marché. Le temps passe mais les critiques ne changent pas : l’Europe serait néolibérale pour les uns, impériale pour les autres.
Pour Blaise, l’invasion russe de l’Ukraine fait ressurgir l’analyse culturaliste que les sciences sociales s’évertuent à évacuer. Poutine leader national d’une grande Russie fantasmée ne ferait rien d’autre qu’ordonner l’Histoire et de ramener une nation fantoche, pire néonazie, dans un giron slave qu’elle aurait regrettablement quitté. Pourtant, comme le souligne Blaise, c’est cette même vision culturaliste faite de peuples supposément enracinés et de frontières légitimes qui a engendré en Europe, dès les années 1850, des annexions, des épurations ethniques et l’asservissement de populations à d’autres. Si depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, compte tenu de la bipolarisation géopolitique que connaissait l’Occident entre les 2 blocs américain et soviétique, le phénomène avait pu être stoppé, il nous est revenu dans la figure comme un boomerang en raison de la guerre en Ukraine.
« Les nations sont récentes, et l’Europe des nations, de l’Atlantique à l’Oural, pourrait être un cauchemar. »
Blaise rappelle que le 16 mars 2022, le réseau électrique ukrainien a été rattaché à celui de l’Europe. Si cet évènement est resté inconnu du grand public, la prouesse n’en est pas moins extraordinaire et témoigne de la puissance de l’intégration européenne. Cette forme d’intégration spécifique que Blaise nomme « l’Europe des réseaux » jonche le sol de notre continent. Bien antérieure aux « nations » et à l’Union européenne, l’intégration européenne par le biais des interactions entre les différentes entités politco-historiques qui se sont succédées sur le sol européen n’est pas nouvelle.
« L’Union européenne ne devrait pas être considérée comme un effort technocratique pour effacer les politiques nationales : elles est au contraire, dans une large mesure, une politisation (et un approfondissement) d’une intégration technique qui l’a précédée. »
Du réseau de banques centrales européennes animant et stabilisant la circulation des capitaux, en passant par le partage d’une monnaie d’échange commune entre les différents pays de l’Union Latine – Suisse, Italie, France, Belgique et Grèce – jusqu’à la constructions de réseaux routiers transnationaux au début du XXe siècle, il est évident que l’intégration européenne n’a pas attendu la forme politique de l’Union pour se faire.
Et que dire de l’Europe des réseaux qui anima le continent dès les périodes médiévale et moderne. « Les circulations des savants, dans la « République des lettres » des académies, des cours et des universités ; les circulations des religieux, de l’Europe médiévale à travers le réseau des abbayes bénédictines, cisterciennes, des couvents franciscains, jusqu’aux missionnaires envoyés de par le monde depuis leur séminaire paneuropéen de la Propaganda Fide à Rome ; les réseaux à la fois européens et mondiaux de l’Europe protestante ; les diasporas juives, dès le développement de la monarchie polonaise, mais encore plus à partir de leur répression par les monarchies ibériques » composent une liste non-exhaustive énoncée par Blaise pour rappeler aux souverainistes que loin d’être le bourreau des nations, l’intégration européenne qui les précède est aussi leur avenir.
Pour l’article de Blaise dans Le 1 hebdo, cliquer ICI.
Pour lire notre note rédigée par Blaise « La mondialisation n’a pas eu lieu », cliquer ICI.
Pour lire notre rapport « Europa : dépasser le nationalisme », cliquer ICI.
Publié le 05/05/2022.
Dans L’Opinion, l’ancien directeur de GenerationLibre, Maxime Sbaihi, estime que le débat sur les retraites ne doit pas se résumer à la question de l’âge de départ à la retraite. À rebours de ce totem paramétrique, engageons une transformation systémique.
Le débat sur l’âge de départ à la retraite enflamme l’opinion publique, en témoigne le branle-bas de combat de la gauche – qui veut revenir à 60 ans – devant les dernières déclarations de Bruno Le Maire sur un possible recours au 49-3. Dans le même temps quelques grosses entités du CAC 40, parmi lesquelles LVMH, Scor et Orange, ont fait voter par les actionnaires des motions repoussant l’âge de départ à le retraite de leur PDG. Ainsi, Bernard Arnault restera à la tête du leader mondial de l’industrie du luxe jusqu’à ses 80 ans.
« Le personnel politique se retrouve en décalage avec l’opinion publique. Qu’ont en commun Jean-Luc Mélenchon et Bernard Arnault ? Pour leur retraite, ils jouent tous deux les prolongations. »
L’affaire n’est pas propre au monde des … affaires ! Les hommes politiques aussi aiment faire durer le plaisir. Le leader insoumis, qui n’a de cesse d’arguer et d’exalter dans sa perspective de prise du pouvoir le retour de l’âge légal de départ à la retraite à 60 ans, joue les prolongations à 70 ans et ne compte pas s’arrêter là se rêvant confortablement assis dans le fauteuil de Premier Ministre pour les cinq années à venir.
Pour Maxime, qu’importe l’âge de départ à la retraite des politiques ou celui des dirigeants des grands groupes. Là n’est pas ce qu’il faut blâmer, railler ou féliciter en dépit d’une légère dissonance cognitive pour les premiers. Cette question doit être laissée à la libre convenance de l’individu, seul à même de juger en son âme et conscience, et dans sa chair, du moment opportun pour se retirer de la sphère professionnelle. Il faut cesser de regarder cette question par le petit bout de la lorgnette.
« Face à la retraite, chaque cas est particulier. Il nous faut donc absolument sortir du mauvais débat autour d’un curseur d’âge unique pour revenir à des ambitions de réforme systémique. »
Contre le totem de l’âge légal de départ, Maxime met à l’honneur le travail de Marc de Basquiat, auteur de notre rapport « La retraite quand je veux » et dans lequel il s’affranchit de la question de l’âge afin de proposer une refonte complète de notre système de retraites. Ce nouveau système universel opère un changement radical de logique. L’âge légal de la retraite et la durée minimale de cotisation sont abolis. Chacun part à la retraite librement. Le montant des pensions est calculé en divisant la somme des cotisations individuelles accumulées par l’espérance de vie moyenne restante au moment de l’activation des droits. Pour s’assurer que le système reste équilibré, le montant des pensions qui est versé chaque année ne peut être supérieur au montant des cotisations provisionnées pour cette même année. Une redistribution intragénérationnelle permet de garantir un niveau de revenu minimum à tous les retraités. La pénibilité, par exemple, est prise en compte par un mécanisme de surcotisation financé par l’employeur qui permet à ceux qui en bénéficient de partir plus tôt à la retraite ou de jouir de pensions plus élevées.
Pour lire la chronique de Maxime dans L’Opinion, cliquer ICI.
Pour lire le rapport « La retraite quand je veux », cliquer ICI.
Pour lire notre article « Retraites : choisir librement sont départ », cliquer ICI.
Publié le 04/05/2022.
Dans Ouest-France, Jacques Toubon revient sur le recul des libertés publiques dans le monde depuis quelques décennies. Pas fataliste, l’ancien ministre et Défenseur des droits voit dans le projet européen un moyen pour lutter contre les idéologies liberticides.
Pour Jacques Toubon, le recul des libertés publiques débute avec les attentats du 11 septembre 2001 lorsque les Américains ont le choix de privilégier la sécurité au détriment de la liberté en adoptant le « Patriot Act ». Cependant, se remémorant les premières lois antiterroristes de 1986 et l’attentat survenu dans le RER B en 1995 alors qu’il était Garde des Sceaux, Jacques Toubon rappelle que le choix de la sécurité préventive sur les libertés publiques n’est pas la seule option. Ainsi, le législateur français avait « veillé à ne pas créer un cadre d’exception » en maintenant la nouvelle juridiction contre le terrorisme qui avait été créée dans les principes de la procédure pénale.
« Nous avons franchi le pas avec nos états d’urgence antiterroriste, puis sanitaire, oui. Une de mes grandes préoccupations est de voir que la loi du 31 octobre 2017 sur la Sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme – la fameuse loi « Silt » – a traduit dans le droit commun quatre dispositions de l’état d’exception. En les accommodant avec des règles de procédure, certes, dont l’intervention d’un juge, mais tout de même. Le droit pénal n’est pas fait pour prévenir. On ne peut pas incriminer avant que l’infraction ne soit commise. »
S’il ne peut admettre le qualificatif de « dictature sanitaire », estimant que l’état d’urgence a été promulgué dans le respect du droit, de la Constitution et des institutions, il craint que les états d’urgences qui se succèdent – état d’urgence terroriste puis sanitaire – n’aient ouvert une boîte de Pandore liberticide.
À cela, s’ajoute la prolifération intercontinentale des idéologies identitaires. Qu’ont en commun Jaïr Bolsonaro, Viktor Orban ou Éric Zemmour ? De prospérer sur une idéologie antilibérale qui, outre ses aspérités biens connues – xénophobie, racisme -, sacrifie les libertés au nom de la sécurité, le tout dans une parfaite dérive autocratique du pouvoir.
« La Hongrie ou la Pologne sont parvenues à installer des systèmes qui bafouent le droit et les libertés en s’appuyant sur le suffrage universel. Forts des majorités qu’ils obtiennent aux élections, leurs dirigeants tiennent leurs valeurs identitaires pour supérieures aux valeurs universelles des grands textes de l’Union Européenne. On parle de « démocratie illibérale » à leur propos, mais la formule « autocratie élective » me paraît meilleure. »
Jacques Toubon voit dans l’Union Européenne le bon échelon pour endiguer cette peste antilibérale. Il rappelle que « depuis le 1er janvier 2022, un pays qui refuse de respecter les valeurs de l’Union européenne peut se voir priver de financements ». S’il est impossible de se réjouir d’une crise meurtrière, l’ancien Défenseur des droits estime que le conflit ukrainien a le mérite de sortir l’Europe de son apathie. Pour triompher des idéologies illibérales, l’Europe doit diffuser une culture humaniste et libérale. À ce titre, Jacques Toubon rêve d’un sorte d’Erasmus de la culture et de l’éducation qui concernerait tous les élèves de l’Union dès le collège. Chaque année serait marquée du sceau d’un artiste européen, figure de ces nobles valeurs à défendre, pourquoi pas l’année Érasme, Shakespeare, Goethe, Dante ou encore Tchekhov ?
Pour retrouver l’entretien dans Ouest-France, cliquer ICI.
Publié le 02/05/2022.
Interrogé par le quotidien belge La Libre sur le rachat de Twitter par Elon Musk, le directeur de notre think tank, Christophe Seltzer, estime que les structures privées ne peuvent borner arbitrairement la liberté d’expression.
Christophe ne voit pas d’un mauvais œil le rachat de Twitter par le milliardaire Elon Musk. Pour le directeur de notre think tank, le réseau social à l’oiseau bleu a été trop loin dans la censure en outrepassant le droit en la matière. Twitter s’est arrogé une sorte de monopole arbitraire en définissant le champ de l’acceptable, la capacité à juger ce qui est bien et ce qui est mal. Pas même l’État ne devrait se mêler de morale et de vérité. En revanche pour GenerationLibre, c’est bien à l’autorité étatique de définir et de faire appliquer les seules restrictions à la liberté d’expression, telles que définies par John Stuart Mill, que sont l’injure, la diffamation et les appels à la haine.
« Ce n’est certainement pas parce qu’une plate- forme est privée qu’elle peut faire tout ce qu’elle veut par rapport à la liberté d’expression. Twitter est certainement allé trop loin dans la restriction de la liberté d’expression et dans la définition de ce qu’est la vérité ou la morale. »
Christophe estime que le danger de la politique menée par Twitter est de rejeter les individus ciblés pour des propos jugés non-conventionnels vers des plateformes alternatives où la contradiction ne sera pas portée.
Cette problématique de la liberté d’expression concerne surtout les démocraties en crise comme les États-Unis et la France. Christophe se demande si au contraire en Suisse, où les institutions sont stables et la démocratie plus directe, les débats sur les réseaux sociaux suscitent de pareilles polémiques.
Plutôt que de juger de ce qui est dicible ou pas selon une morale subjective, il faut plutôt travailler à la régulation des algorithmes et de la hiérarchie des contenus. Ainsi que lutter contre le harcèlement, par une meilleure collaboration entre la justice et les plateformes, et les phénomènes d’addictions aux réseaux sociaux, par exemple en interdisant leurs accès aux mineurs de moins de 16 ans comme le préconise notre fondateur.
« Je préfère que l’on contredise Donald Trump sur Twitter plutôt que de le censurer et qu’il s’exprime en dehors de tout débat sur des réseaux parallèles. »
Cette prise de position poursuit notre engagement en faveur de la liberté d’expression. Dès 2013, nous avons publié un rapport appelant à rétablir la liberté d’expression, mise à mal dans sa plénitude par la loi Pleven et les lois mémorielles. Lorsqu’en 2019 la loi Avia ambitionnait de sanctionner « les propos haineux » laissant la place à un flou interprétatif pernicieux pour la liberté d’expression, GenerationLibre défendait expressément cette idée : il faut pouvoir tout dire et savoir tout réfuter, pour que chacun soit responsabilisé sur le fond de ses propos.
Pour lire l’article de La Libre, cliquer ICI.
Pour lire notre rapport « Pour rétablir la liberté d’expression », cliquer ICI.
Pour lire notre article sur la loi Avia, cliquer ICI.
Publié le 28/04/2022.
Dans sa chronique pour Les Echos, Gaspard Koenig propose une recension du dernier livre de l’anthropologue David Graeber. En rupture avec les schémas traditionnels de la philosophie politique, l’ouvrage nous invite à repenser nos libertés fondamentales.
S’il existe des livres qui par leur puissance heuristique bouleversent le chemin de l’existence, « Au commencement était » – dernier ouvrage du regretté David Graeber co-écrit avec le professeur Denis Wengrow – figurerait parmi les premiers. Gaspard perçoit dans cette somme anthropologique une nouvelle histoire de l’humanité qui, par le prisme des peuples premiers, renverse les narratifs classiques communément invoqués. Pour Gaspard, trois enseignements relatifs à l’histoire de l’humanité sont à tirer de cet ouvrage.
« Et si les Lumières n’étaient que la réfraction de rayons venus d’une humanité plus profonde »
Le premier s’adresse directement aux libéraux. L’idée selon laquelle les principes de liberté et d’égalité définis par les philosophes des Lumières s’enracineraient dans un héritage judéo-chrétien est imparfaite puisqu’elle occulte l’importance des philosophies indigènes dans ce processus de maturation intellectuelle. La philosophie de certains peuples amérindiens préfigure les concepts établis par les philosophes européens des lumières, si bien que c’est en réaction à la critique indigène outre-Atlantique que Turgot s’est évertué à fonder une idéologie du progrès.
Le deuxième enseignement que tire Gaspard à la lecture dudit ouvrage est à l’attention des « gaucho-rousseauistes » habités par le principe originel d’une égalité naturelle chez les peuples primaires. Graber et Wengrow démontrent qu’au contraire, les premiers peuples, y compris nomades, ont formé spontanément des sociétés ordonnées par des aristocraties, sans que celles-ci ne s’adonnent nécessairement à des procédés de domination semblables aux formes contemporaines d’exercice du pouvoir. Gaspard mentionne qu’à l’inverse, les deux auteurs réfutent la thèse téléologique narrant que la domestication de la pratique agricole a irrémédiablement débouché sur la création des villes puis des États. Les mégasites ukrainiens attestent que sur de vastes territoires des formes de pouvoirs autogestionnaires ont existé sans aucune forme de supra-pouvoir centralisateur.
Enfin, l’humanité se caractérisait par son extraordinaire créativité politique. À nouveau Graeber et Wengrow renversent le paradigme de sociétés déterminées par les facteurs technologiques et environnementaux pour établir qu’elles se fondent sur la volonté collective, le consentement des membres qui la composent et leur capacité d’expérimentation.
« Il est de bon ton aujourd’hui d’ironiser sur la « déconstruction » mais n’est-ce pas la première des exigences scientifiques : déconstruire méthodiquement, faits à l’appui, ce qui semblait une évidence ? »
À travers la multitude d’exemples recensés sur la diversité des communautés humaines – les assemblées collectives féminines dans la Crête minoenne, la sacralisation de la propriété chez les Yuroks, le rejet de l’esclavage chez les Wogies ou l’interruption de la construction de palais au profit de logement sociaux à Teotihuacan – les deux auteurs proposent trois libertés fondamentales universelles et consubstantielles à l’humanité : « la liberté de quitter les siens, la liberté de désobéir aux ordres et la liberté de reconfigurer sa réalité sociale ».
À mille lieues de l’inertie produite par nos sociétés bureaucratisées, l’ouvrage invite, selon Gaspard, à imaginer réellement l’émergence de futurs alternatifs qui nous sortent de nos ternes dimanches électoraux.
Pour la chronique de Gaspard dans Les Echos, cliquer ICI.
Publié le 27/04/2022.
Dans Atlantico, l’économiste Pierre Bentata estime que le libéralisme, à rebours des préjugés qui l’opposent au social, est l’idéologie qui fait advenir dans les faits, les progrès sociaux.
Opposer la pensée libérale et la question sociale comme le font trop de commentateurs politiques de nos jours est un contresens historique selon Pierre Bentata. Avant de s’intéresser à l’économie, les libéraux se sont d’abord intéressés à conceptualiser l’émancipation des individus des tutelles politico-religieuses – du clergé et de la monarchie – en vertu de l’égalité entre les hommes.
« Les premiers philosophes à s’opposer à la colonisation, à l’esclavage, au servage, qui vont demander la légalisation des corporations, des syndicats, etc. ce sont toujours des libéraux. L’aspect social est fondamental dans la pensée libérale. »
Cet antagonisme absurde réside dans l’inculture française à l’endroit du libéralisme. En cause, des spécificités historiques nationales. Tout d’abord, la France est un pays davantage ancré dans la terre que tourné vers la mer. Pourtant, comme l’a théorisé Montesquieu, le commerce international n’est pas pensé par les libéraux à l’aune du profit et de l’enrichissement immodéré mais bien en tant qu’ouverture sur le monde, ouverture à l’altérité, dans une perspective d’apaisement des mœurs et de plus grande tolérance.
Le deuxième facteur explicatif ayant résulté sur cette fausse opposition se retrouve dans les conditions d’enseignements du libéralisme par les instances socialisatrices. À en juger par la consécration actuelle d’hussards noirs antilibéraux au sein de nos universités et dans nos grandes écoles, il n’est guère étonnant, pour Pierre Bentata, que le libéralisme soit frappé d’anathèmes. Avec son surgeon néolibéral, le libéralisme est associé dans l’univers mental français à l’égoïsme et la perfidie en dépit de ce qu’on bien pu écrire les philosophes libéraux français.
Personne n’a en mémoire que Jean Baptiste Say, penseur libéral, est le premier à avoir chiffré le coût de l’esclavage et démontré que la pratique s’avérait inefficace et mauvaise alors même que les arguments moraux les plus tenaces ne suffisaient pas à en faire cesser la pratique. Personne n’a en mémoire que Frédéric Bastiat est l’un des premiers à avoir défendu les pauvres gens. En somme, pour Pierre Bentata, « tout ce qui fonctionne dans le libéralisme, n’est pas du libéralisme et tout ce qui dysfonctionne est du libéralisme à combattre ».
« La création des institutions internationales, la levée des barrières douanières, la décolonisation, sont obtenues lorsque le monde entre dans cette période tant détestée qu’on appelle la globalisation. La conséquence de cela, c’est l’effondrement de l’appauvrissement, une croissance économique qui n’a jamais été aussi importante, c’est une amélioration de la santé, une facilitation de la vie des individus. Tels sont les résultats de la pensée libérale. »
Le nouveau clivage à l’œuvre est entre les partisans des Lumières et les anti-lumières, soit entre les libéraux et les collectivistes, ceux qui prônent l’ouverture et ceux qui se fourvoient dans la nation et la dénonciation calomnieuse du mythe global. Triste ironie de l’histoire que de voir les anti Lumières se prévaloir d’être les fers de lance de la pensée sociale.
Pour retrouver l’entretien dans Atlantico, cliquer ICI.
Publié le 24/04/2022.
Pour la Fondation Jean Jaurès et La Tribune de Mayotte, les deux co-auteurs de notre prochain rapport consacré aux institutions, Frédéric Potier et Ferdinand Mélin-Soucramanien, montrent que l’utilisation que compte faire Marine Le Pen du référendum va à l’encontre de la Constitution et pourrait menacer l’État de droit, des droits de l’homme à la laïcité.
Consciente de la difficulté qu’elle aura à obtenir une majorité législative le 19 juin prochain, Marine Le Pen a annoncé qu’elle gouvernera en sondant directement la vox populi, autrement dit par la voie référendaire en vertu de l’article 11 – qui prévoit les domaines d’usages du référendum sur « l’organisation des pouvoirs publics, les réformes relatives à la politique économique, sociale ou environnementale de la nation et aux services publics qui y concourent, ou tendant à autoriser la ratification d’un traité qui, sans être contraire à la Constitution, aurait des incidences sur le fonctionnement des institutions ». Ainsi, souligne Frédéric Potier, Marine Le Pen souhaiterait se saisir de cet article 11 pour introduire le RIC et changer le mode de scrutin des législatives pour imposer la proportionnelle – ce qui in fine reviendrait à déboucher sur une majorité instable et justifierait le recours au référendum.
« En résumé, Marine Le Pen entend combattre la dérive monarchiste de la Ve République en concentrant encore davantage les pouvoirs dans les mains du président de la République et en contournant le contrôle du Conseil constitutionnel. » Frédéric Potier
Or comme l’explique Ferdinand Mélin-Soucramanien, ce mode d’exercice du pouvoir est inconstitutionnel. En effet, lorsque De Gaulle s’en était saisi pour faire changer le mode de scrutin de l’élection du Président de la République en 1962, les constitutionnalistes du Conseil d’État et du Conseil constitutionnel n’avaient pas manqué de lui rappeler qu’une modification de la Constitution par référendum est contraire à celle-ci. Le Conseil constitutionnel, censé en vertu de l’article 62 veiller au respect de la conformité d’usage d’un référendum, ne pourrait que rendre un avis négatif sur un référendum de cette nature.
« Le premier devoir démocratique d’un président élu est de respecter la Constitution même et surtout s’il veut la changer. » Ferdinand Mélin-Soucramanien
C’est ainsi toute l’architecture de gouvernementalité édifiée par Marine Le Pen qui serait inconstitutionnelle. En plus de rendre caduc les contre-pouvoirs que sont les assemblées parlementaires, une telle façon d’exercer le pouvoir aurait pour effet de démanteler l’État de droit. La candidate du RN compte faire appel à l’article 11 pour faire adopter le principe de priorité nationale – pas d’octroi du RSA pour les étrangers s’ils n’ont pas travaillé durant au moins cinq ans, suppression du regroupement familial, du droit du sol, l’expulsion des étrangers au chômage depuis 1 an et l’expulsion systématique des délinquants et criminels étrangers – enterrant de jure le principe d’égalité qui est aux yeux du monde l’identité même de la France selon Frédéric Potier.
« Le programme Le Pen inquiète tout particulièrement en annonçant un climat de défiance et de suspicion à l’égard des religions. La mise en application de ce programme aboutirait à une confrontation avec les sages du Conseil constitutionnel qui ne pourraient que constater sa non-conformité à la Constitution. » Frédéric Potier
Derrière sa volonté d’opérer une distinction entre les nationaux, les étrangers et les musulmans se retrouve une charge en règle contre la laïcité telle que définie dans la loi de 1905 et contre la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Frédéric Potier rappelle que « si l’État et les services publics sont astreints à une absolue neutralité, il n’en est rien des usagers du service public ni des citoyens. « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi », affirme l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. »
Pour lire l’article de La Tribune de Mayotte, cliquer ICI.
Pour lire le rapport de La fondation Jean Jaurès, cliquer ICI.
Publié le 22/04/2022.
Dans sa chronique pour Les Echos, Gaspard Koenig explique les raisons de son choix clair en faveur d’Emmanuel Macron. S’il faut préserver l’État de droit et les libertés fondamentales, à nous de faire en sorte que cette élection présidentielle soit la dernière.
La digue flanche et les castors semblent fatigués à l’idée de solidifier à nouveau le barrage républicain. Les résultats de la consultation organisée par la France Insoumise afin de savoir que feront les militants et sympathisants du mouvement pour le second tour n’est pas de nature à rassurer. La majorité d’entre eux se sont prononcés -soit les 2/3- en faveur du vote blanc ou de l’abstention. Seul 1/3 annonce voter pour Emmanuel Macron.
Gaspard voit dans cette résignation, dans ce ni-ni, un non-choix qui condamne à la ruine démocratique. Pour illustrer son propos, il se réfère à la métaphore de l’âne de Buridan. Parabole scolastique, cette métaphore illustre la mort d’un âne incapable de choisir entre un sceau d’eau et une botte de foin placés aux deux extrémités mais à égale distance de lui. Alors que faire devant ce qui est pour certains un choix cornélien. Leibniz apporte une solution aux tourmentés de l’esprit en présupposant que si aucune chose n’est semblable à une autre, notre désir aussi infime soit-il se portera forcément sur l’une des options qui s’impose à nous.
« Cessons de braire et votons pour la République »
D’autant que Gaspard le rappelle, les deux projets soumis aux Français ne sont pas de même équivalence dans la préservation de nos libertés fondamentales, qui plus-est lorsqu’il s’agit de respect de l’État de droit. Ainsi Marine Le Pen prévoit ouvertement d’instaurer une rupture d’égalité dans le droit et de normaliser les discriminations dans le droit entre les Français, les musulmans et les autres. De surcroît, elle a d’ores et déjà annoncé sa volonté de passer outre les règles constitutionnelles pour gouverner et entend cesser l’approche multilatérale dans le conflit ukrainien.
« Une fois la démocratie sauvée, nous aurons tout le plaisir de repenser son fonctionnement. »
Gaspard entend et comprend les reproches adressés au chef de l’État mais pastichant Jean-Luc Mélenchon il assure que Marine Le Pen et Emmanuel Macron sont deux maux qui ne sont pas de même nature. Il est possible de vilipender les institutions de la Ve République, de s’époumoner contre l’élection du Président de la République au suffrage universel, d’aucuns l’ont fait par le passé – Raymond Aron et Gaston Monnerville dénonçant tour à tour « une constitution despotique » et « un pouvoir personnel omnipotent » – mais ne sacrifions pas maintenant un cadre que nous pourrons encore changer demain.
« Le candidat Emmanuel Macron s’est engagé à un processus de refonte constitutionnelle à travers la mise en place d’une commission transpartisane. À nous d’y faire entendre nos voix ! Alors finissions en avec cette présidentielle. Et promettons que cette élection sera la der des der. »
Gaspard le rappelle, contre la vision unitaire de la nation imposée par de Gaulle en 1962 via l’élection du Président au suffrage universel, les gilets jaunes et les abstentionnistes n’ont eu de cesse de clamer une souveraineté « décentralisée, difractée, combinatoire ». Gaspard plaide – dans la lignée des travaux de Pierre Rosanvalon sur la « démocratie d’exercice », de Bastien François et de Dominique Rousseau pour « reparlementariser » les institutions ou de l’approche heuristique de travaux novateurs sur l’exercice continu du pouvoir citoyen par la « démocratie délégative » – pour un renouveau démocratique. Le choix est fait pour Gaspard : il votera Macron pour que cette élection soit la « der des der ».
Pour lire la chronique de Gaspard dans Les Echos, cliquer ICI.
Publié le 21/04/2022.
Dans Le Figaro, la philosophe Julia de Funès estime que la morale invoquée pour voter untel plutôt qu’un autre est vaine en ce que le raison ne prédomine jamais tout à fait sur la passion.
Pour Julia de Funès, les prises de paroles médiatiques appelant à voter pour Emmanuel Macron au second tour de l’élection présidentielle en raison de la reductio ad hitlerum faite à Marine Le Pen empêche de penser le présent et sa complexité. Derrière ces appels à l’opinion publique se cacherait une posture matamoresque consistant à dire le bien et le mal en se positionnant nécessairement du côté du premier .
« Plus le monde devient complexe et plus les esprits pauvres en lucidité mais riches en moralisation se cramponnent aux époques où il y avait d’un côté le mal, de l’autre le bien. »
En effet, selon la philosophe c’est surestimer le pouvoir de la morale sur les consciences que d’espérer que son invocation suscite des retombées électorales significatives. Qui donc a déjà arrêté de fumer après des sermons moralisateurs ? Pour la philosophe « seul un désir peut en contrer un autre, de sorte que le match raison versus passion se termine généralement mal pour la rationalité souvent perdante ».
Ensuite, il ne faut pas oublier qu’opposer des arguments rationnels n’est en rien une option adéquate pour attester du bien fondé d’un vote sur un autre. Axiologiquement la raison ne sert pas à distinguer le bien et le mal mais à discerner le vrai du faux.
« Un acte libre, comme l’est un choix électoral, suppose de se laisser déterminer par sa propre volonté. »
Enfin pour terminer sa démonstration sur le caractère inefficient de la morale en cette période électorale, Julia de Funès rappelle que la délibération suit la prise de décision et non l’inverse. Les citoyens ont déjà pour beaucoup faire leur choix et donc pris leur décision. La délibération qu’ils opéreront ne se fera qu’en miroir de cette décision contrairement à ce que pense « les prédicateurs ». Dès lors, pour la philosophe et au nom de l’essence même jeu démocratique à bulletin secret, il faut laisser les individus exprimer leur vote librement.
Pour retrouver l’entretien dans Le Figaro, cliquer ICI.
Publié le 19/04/2022.
