Dans Atlantico, notre expert Marc de Basquiat propose de supprimer les APL et appelle plutĂŽt Ă mettre en place une politique efficace de logement : refonte des minima sociaux, baisse des frais de notaires, hausse des taxes fonciĂšres⊠En clair, un systĂšme socio-fiscal simplifiĂ© et transparent.Â
Entre hĂ©bergements dâurgence et squats, les Ă©trangers qui arrivent en France sont parfois poussĂ©s Ă se tourner vers des solutions illĂ©gales pour passer leurs nuits au chaud.Â
MalgrĂ© ce triste constat, la droite souhaite conditionner Ă 5 ans de rĂ©sidence lâoctroi des APL aux Ă©trangers. Pour Marc, le problĂšme est ailleurs. Il est nĂ©cessaire de sâassurer que chaque individu, Ă©tranger ou non, ait un toit sur la tĂȘte plutĂŽt que de faire de cette problĂ©matique une question purement monĂ©taire.Â
« Un Ă©tranger arrivĂ© en France avec ou sans papier, qui a ou non un travail et un revenu, a-t-il besoin dâun toit sur la tĂȘte ? La rĂ©ponse est Ă©videmment oui. »
Marc pointe du doigt la facilitĂ© de lâĂtat Ă distribuer de lâargent dĂšs lors quâil ne sait pas comment rĂ©soudre un problĂšme. Malheureusement, lâargent ne rĂ©sout pas tout et les APL « ne sont pas une solution efficace pour loger les personnes fragiles Ă©conomiquement ». Il est urgent de se pencher sur les causes racines et de rĂ©ajuster les divers dispositifs permettant de loger les gens. Si les APL sont considĂ©rĂ©es comme un transfert monĂ©taire banal, alors les conditions dâaccĂšs Ă cette aide doivent ĂȘtre les mĂȘmes que celles du RSA : « cinq annĂ©es de rĂ©sidence rĂ©guliĂšre lĂ©gale prĂ©alable pour les non-EuropĂ©ens ».Â
« Cela fait bientÎt 20 ans que des économistes ont démontré les conséquences inflationnistes des APL. »
Marc estime (et il nâest pas le seul) que les APL sont des aides peu efficaces et parfois contre-productives. En effet, dĂšs lors que le montant des APL augmente, les loyers des logements les plus modestes augmentent plus rapidement que les autres logements. Aussi, les APL sont calculĂ©es selon un plateau initial (montant fixe pour les revenus les plus faibles) puis une dĂ©croissance rapide du montant. Ainsi, un salariĂ© qui fait plus dâheures de travail ou qui bĂ©nĂ©ficie dâune hausse de salaire voit son gain rĂ©el fortement diminuĂ©. Ă cela se rajoute une baisse de la prime dâactivitĂ©. Ă lâaune des travaux de Gilbert Cette (Ă©conomiste qui prĂ©sidait le groupe dâexperts sur le SMIC), Marc nous indique quâun salariĂ© touche parfois moins de 20% de lâaugmentation salariale dont il est bĂ©nĂ©ficiaire.Â
Marc appelle donc Ă supprimer les APL et Ă mettre en place des politiques rĂ©elles et efficaces de logement. Par exemple, il propose de dĂ©velopper une « offre locative intermĂ©diĂ©e » et de crĂ©er un service universel du logement.Â
Aussi, Marc se rĂ©jouit du dernier rapport du Conseil des prĂ©lĂšvements obligatoires qui juge pertinent de baisser les droits de mutation (frais de notaires). Tout le monde devrait pouvoir acheter un bien et le revendre quand il le souhaite, et ce, sans aucun prĂ©lĂšvement fiscal. Cette dĂ©cision permettrait de fluidifier (enfin) le marchĂ© du logement. Le CPO propose de compenser cette baisse des DMTO par une hausse et une homogĂ©nĂ©isation des taxes fonciĂšres.Â
« Plusieurs pays, en Europe et ailleurs, vivent trÚs bien sans taxer les transactions immobiliÚres. »
Plus globalement, Marc estime que notre systĂšme socio-fiscal est Ă repenser et Ă simplifier. Entre complexitĂ© et dĂ©sincitations, il estime quâil est inefficace de donner de lâargent aux gens pour quâils se logent mais appelle plutĂŽt Ă gĂ©nĂ©rer une offre adaptĂ©e et à « combler le gap entre les capacitĂ©s contributives et les prix du marché ».Â
Fervent dĂ©fenseur du revenu universel, il veut refonder nos minima sociaux qui enferment les individus les plus fragiles dans un « statut dâassisté ». Sa solution : mettre en place un impĂŽt nĂ©gatif, qui ne dĂ©sinciterait pas au travail et « éliminerait les trappes Ă pauvretĂ© et Ă inactivité ».Â
« Pour faire court : oui, il faut supprimer les APL et toutes les aides monĂ©taires censĂ©es aider les personnes fragiles Ă se loger. Elles nâont pas besoin dâargent mais dâun logement ! »
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Pour (re)lire notre rapport « Liber : un revenu de liberté pour tous », cliquer ICI.
Pour (re)lire notre note « Le logement pour tous », cliquer ICI.
Publié le 21/12/2023.
Dans un entretien pour notre recueil en hommage Ă Raymond Aron (le consulter ICI), Jean-Louis Bourlanges souligne le pessimisme de l’intellectuel et vante sa luciditĂ© sur les totalitarismes du XXĂšme siĂšcle. Selon lui, Raymond Aron nous inviterait Ă considĂ©rer les pĂ©riodes de paix du XXĂšme siĂšcle comme « une fugace parentheÌse dans une histoire plus que jamais remplie de bruit et de fureur. ».Â
GenerationLibre : Quel est votre rapport aÌ lâĆuvre de Aron ? Quel est lâapport dâun Aron dans la penseÌe dâun PreÌsident de la commission des Affaires eÌtrangeÌres aÌ lâAssembleÌe nationale ?
Jean-Louis Bourlanges : Initialement, je nâai pas abordeÌ Raymond Aron par les questions de politique eÌtrangeÌre et ce nâest quâau bout de quelques anneÌes de freÌquentation de son Ćuvre que je me suis lanceÌ dans son grand ouvrage theÌorique sur les questions internationales : Paix et guerre entre les nations. En plus des articles du Figaro, jâavais jeteÌ mon deÌvolu sur les trois grands cours de sociologie dispenseÌs aÌ la Sorbonne aÌ la charnieÌre des deÌcennies cinquante et soixante du sieÌcle dernier. Ces leçons deÌlivreÌes en pleine deÌstalinisation eÌclairaient les dimensions eÌconomiques, sociales et politiques du conflit Est / Ouest. Aron y apparaissait comme lâun des seuls intellectuels aÌ refuser le discours leÌnifiant aÌ la mode sur la convergence preÌvisible des systeÌmes opposeÌs et aÌ expliquer pourquoi le caracteÌre totalitaire du systeÌme sovieÌtique le rendait inassimilable.
Mes coups de cĆur sont toutefois alleÌs aÌ ses grands livres de philosophie politique, de lâOpium des intellectuels aux Marxismes imaginaires. Aron aura eÌteÌ lâun des seuls de nos « grands esprits » aÌ nâeÌtre jamais tenteÌ par les deÌlires et les deÌmons de ce quâil y a de pire dans notre magasin des engagements. Il mâa permis de deÌcouvrir une veÌriteÌ deÌconcertante sur le monde des intellectuels, aÌ savoir que les grands professionnels de lâintelligence, dont Sartre eÌtait le modeÌle caricatural, avaient tendance aÌ professer bien plus souvent que les gens ordinaires, les pires et les plus odieuses inepties politiques. LâOpium nous a montreÌ quâil nây a aucune correÌlation, sauf peut-eÌtre neÌgative, entre le coefficient intellectuel des ideÌologues et leur aptitude aÌ comprendre la reÌaliteÌ. GraÌce aÌ Aron, jâai donc eÌteÌ vaccineÌ treÌs toÌt contre la fascination des signatures prestigieuses enluminant des motions intellectuellement indigentes ou irresponsables !
« Aron nâeÌtablit pas un lien particulier entre violence et valeurs libeÌrales. Il pense en revanche que tout est conditionneÌ dans lâordre international par les rapports de forces. »
La force de Raymond Aron, câest dâavoir avec une humiliteÌ, il est vrai, soigneusement dissimuleÌe, traverseÌ le vingtieÌme sieÌcle en prenant chaque fois la juste mesure du peÌril dominant et des responsabiliteÌs correÌlatives aÌ assumer. Sartre avait ignoreÌ le nazisme et encenseÌ le stalinisme avant de radicaliser – et dâhistrioniser – son opposition aÌ la guerre dâAlgeÌrie. Aron a tout de suite perçu la graviteÌ du nazisme et deÌnonceÌ sans faiblesse non seulement les crimes de Staline mais lâintrinseÌque perversiteÌ du systeÌme sovieÌtique. Il a enfin preÌceÌdeÌ et accompagneÌ le pays dans sa reÌsignation aÌ lâindeÌpendance algeÌrienne. Ce nâest pas rien de pouvoir sortir la teÌte haute dâune eÌprouvante confrontation avec les principales trageÌdies de son sieÌcle.
Câest donc le citoyen, le militant et lâeÌlu que je suis, autant que lâun des controÌleurs parlementaires de notre politique eÌtrangeÌre, qui a une dette immense envers celui qui lui a appris aÌ savoir ouÌ mettre – et surtout ouÌ ne pas mettre – les pieds.
 « Laissons aÌ d’autres, plus doueÌs pour l’illusion, le privileÌge de se mettre par la penseÌe au terme de l’aventure et taÌchons de ne manquer ni aÌ l’une ni aÌ l’autre des obligations imposeÌes aÌ chacun de nous : ne pas s’eÌvader d’une histoire belliqueuse, ne pas trahir l’ideÌal ; penser et agir avec le ferme propos que l’absence de guerre se prolonge jusqu’au jour ouÌ la paix deviendra possibleâaÌ supposer quâelle ne le devienne jamais ». A travers cette citation, Raymond Aron syntheÌtise une penseÌe qui meÌle aÌ la fois utopisme (« ne pas trahir lâideÌal ») et reÌalisme (« ne pas sâeÌvader de lâhistoire belliqueuse »). Que vous inspire ce « en meÌme temps » ?
La question et la citation qui lâintroduit me semblent contenir toutes les reÌponses ! Il nây a aucun « en meÌme temps » dans ces maximes, sauf aÌ consideÌrer quâune politique eÌtrangeÌre devrait ignorer soit les rapports de force qui la contraignent, soit les valeurs qui lâinspirent. Je partage lâadheÌsion dâAron aux observations de Max Weber soulignant que la politique est « un va et vient entre le reÌel et les valeurs » et quâelle consiste de ce fait « aÌ tarauder des planches de bois dur ». Une politique qui nâest pas guideÌe par des valeurs est insignifiante et, ignorant ouÌ elle doit aller, elle ne peut que tourner en rond sur elle-meÌme. PeÌtain et Maurras, qui se sont en plus trompeÌs sur le vrai rapport de forces, en ont fait la miseÌrable deÌmonstration. Weber disait dans son essai, preÌfaceÌ par Aron, sur Le Savant et le Politique, quâil ne voyait rien de plus meÌdiocre et de plus vide de sens que la politique de puissance, entendez une politique qui vise aÌ la puissance pour la puissance, il a raison. Songeons aÌ de Gaulle qui en 1940 a su placer son action aÌ lâexacte intersection dâun combat pour la liberteÌ et dâun rapport de forces geÌnialement anticipeÌ.
La deÌmarche aronienne en matieÌre de relations internationales, câest un refus de la pure theÌorie, reconnaissant la valeur fondamentale de la subjectiviteÌ des acteurs en preÌsence dans lâexplication des relations entre Etats. A quel point cette irreÌductibiliteÌ de la subjectiviteÌ est-elle palpable dans vos travaux aÌ la commission des affaires eÌtrangeÌres ?
Que la subjectiviteÌ des acteurs compte pour beaucoup dans la deÌtermination et la mise en Ćuvre dâune politique eÌtrangeÌre est une eÌvidence quâAron se garde bien entendu dâignorer. Rabelais lâavait montreÌ : quand on est vaniteux comme Picrochole, on ne meÌne pas la meÌme politique que le sage Grandgousier ! Aujourdâhui, on a dâailleurs tout lieu dâeÌtre inquiet pour lâavenir du monde quand on voit le nombre et la puissance des marionnettes sanglantes qui sont au pouvoir un peu partout. Jamais depuis la seconde guerre mondiale, nous nâavons vu aux affaires un tel nombre de responsables internationaux, publics et priveÌs, exclusivement habiteÌs par la volonteÌ de puissance et lâappaÌt du gain. Partout ouÌ presque, les drapeaux de la liberteÌ et de la solidariteÌ sont en berne.
« La force de Raymond Aron, câest dâavoir avec une humiliteÌ, il est vrai, soigneusement dissimuleÌe, traverseÌ le vingtieÌme sieÌcle en prenant chaque fois la juste mesure du peÌril dominant et des responsabiliteÌs correÌlatives aÌ assumer. »
Je me rappelle lâobservation quelque peu deÌsenchanteÌe que mâavait faite Pierre Hassner : « lâhypocrisie est un premier pas vers la vertu. » Or aujourdâhui le cynisme sâaffiche sans la moindre pudeur. Câest un grand changement par rapport aux deÌcennies de lâapreÌs-guerre et câest plus que preÌoccupant.
Je ne crois pas cependant quâAron ait accordeÌ aÌ la subjectiviteÌ des acteurs une place excessive, ni bien suÌr exclusive, dans lâanalyse des relations internationales. Ce qui caracteÌrise sa deÌmarche, câest le souci dâune approche multifactorielle des situations. La subjectiviteÌ des acteurs tient sa place aÌ coÌteÌ dâun grand nombre de probleÌmatiques, geÌopolitiques, eÌconomiques, ideÌologiques et culturelles. Lâun des grands meÌrites dâAron, ce nâest pas lâeÌclectisme, car ses analyses sont toujours coheÌrentes et structureÌes, mais câest lâabsence dâĆilleÌres.
Raymond Aron soulignait lâineÌvitable de la violence pour le maintien des valeurs libeÌrales. Les eÌveÌnements lieÌs au conflit russo-ukrainien ne nous rappellent-ils pas cette dure reÌaliteÌ dâun ordre international fondamentalement soutenu par la violence ? Quelles conseÌquences politiques et pratiques doit-on en tirer ?
Aron nâeÌtablit pas un lien particulier entre violence et valeurs libeÌrales. Il pense en revanche que tout est conditionneÌ dans lâordre international par les rapports de forces. DâouÌ son insistance aÌ rappeler lâimportance conjointe de la luciditeÌ et du reÌalisme dâun coÌteÌ, et de la force morale de mobilisation de lâautre, dans la gestion des affaires du monde. Rien ne reÌsume mieux son message que la devise de la revue Commentaire quâil a fondeÌe avec Jean- Claude Casanova : « Il nâest pas de bonheur sans liberteÌ, ni de liberteÌ sans vaillance. » On peut craindre au demeurant que dans la France dâaujourdâhui, le compte nây soit pas.
De meÌme, ces eÌveÌnements nâimpliquent-ils pas que la France soit condamneÌe aÌ sâinscrire dans des logiques de puissance pour se maintenir dans lâordre international ? La France pourrait-elle se comporter comme la Suisse ?
La Suisse, avec ses montagnes, son armeÌe, ses banques, son industrie, sa diplomatie hyper professionnelle, sa neutraliteÌ et meÌme ses engagements humanitaires, sâinscrit pleinement dans une logique de puissance mais elle le fait aÌ sa manieÌre, qui nâest pas la plus sotte. Disons quâelle preÌfeÌre se situer au fleÌau de la balance plutoÌt que sur lâun des plateaux. Nous sommes, quant aÌ nous, reÌsolument installeÌs sur le plateau occidental de ladite balance mais nous y sommes un peu remuants car nous ne faisons pas semblant dâignorer que nous avons de vraies diffeÌrences, et meÌme parfois de vraies divergences dâinteÌreÌt, avec certains de nos partenaires et allieÌs, ameÌricains, bien suÌr, mais aussi europeÌens. Il nous faut donc eÌtre forts, solidaires et vigilants. Ne pas mettre sur le meÌme plan les contentieux entre allieÌs et les conflits entre adversaires. Depuis de Gaulle, la queÌte de ce deÌlicat eÌquilibre est un sport national. Il nâest pas certain que nous le jouions avec lâeÌnergie requise pour gagner.
On connaiÌt lâattachement pragmatique de Aron aÌ lâatlantisme, pour maintenir un espace libeÌral dans lâordre international. Lâactuel eÌquilibre des puissances condamne-t-il lâEurope aÌ perpeÌtuer lâatlantisme ?
Raymond Aron avait beaucoup reÌfleÌchi aÌ lâenchaiÌnement fatal qui avait conduit aÌ la seconde guerre mondiale et aÌ lâeffondrement de la France. Il avait tireÌ de ses reÌflexions lâideÌe que le refus ameÌricain de signer le traiteÌ de Versailles et le repli isolationniste des EÌtats-Unis avaient eÌteÌ la cause profonde du deÌsastre de 1940, car l’Europe dessineÌe aÌ Versailles ne pouvait eÌtre stabiliseÌe par les Britanniques et les Français, les premiers nâen ayant cure et les seconds nâen nâayant pas les moyens. Son philo-ameÌricanisme, renforceÌ par la proximiteÌ universitaire et culturelle, venait de ce constat.
« La force de Raymond Aron, câest dâavoir avec une humiliteÌ, il est vrai, soigneusement dissimuleÌe, traverseÌ le vingtieÌme sieÌcle en prenant chaque fois la juste mesure du peÌril dominant et des responsabiliteÌs correÌlatives aÌ assumer. »
ApreÌs la Seconde Guerre mondiale, les choses eÌtaient devenues encore plus claires : non seulement une Europe occidentale ruineÌe eÌtait incapable de se proteÌger de lâURSS sans les EÌtats-Unis mais Français et Allemands eÌtaient meÌme incapables de se reÌconcilier hors de la meÌdiation tuteÌlaire des AmeÌricains. Aron approuvait lâorientation fondamentale de la politique europeÌenne des EÌtats-Unis consistant aÌ reÌgler le probleÌme allemand en refusant dâhumilier et de punir la population et en satisfaisant aÌ ses aspirations leÌgitimes aÌ lâuniteÌ, aÌ la deÌmocratie, aÌ la seÌcuriteÌ et aÌ la prospeÌriteÌ. Il avait raison et la France, celle de Jean Monnet mais, aÌ sa manieÌre, celle aussi du geÌneÌral de Gaulle, seraient bien vite forceÌe dâen convenir.
Que penserait Aron de la situation actuelle, marqueÌe par de grandes incertitudes sur lâavenir de lâengagement ameÌricain en Europe ? Difficile de le dire. Gageons quâil serait aÌ la fois treÌs attacheÌ aÌ la peÌrenniteÌ du lien transatlantique et treÌs soucieux de voir les EÌtats europeÌens sortir enfin de leur pacifisme subliminal et prendre une part accrue aÌ leur propre deÌfense. Il eÌtait plutoÌt sceptique sur la capaciteÌ des EuropeÌens aÌ baÌtir une deÌfense commune. Lâincertitude eÌlectorale ameÌricaine suffirait-elle aÌ vaincre son scepticisme en la matieÌre ? Ce serait bien teÌmeÌraire de se prononcer meÌme si jâai plutoÌt tendance aÌ en douter.
Une autre leçon de Raymond Aron en matieÌre de relations internationales, câest le caracteÌre fondamentalement expansionniste des reÌgimes autoritaires, que ce soit par des actions militaires ou dâinfluence. Il affirmait ainsi, aÌ lâoccasion dâune communication devant la SocieÌteÌ française de philosophie : « La penseÌe des dictateurs accorde un primat eÌvident aÌ la politique exteÌrieure. Lâautre fait incontestable, ce sont les ambitions impeÌrialistes de ces reÌgimes. » Comment doivent se comporter les deÌmocraties libeÌrales en face ?
Aron deÌsigne un certain type de dictateur, ceux qui ont aÌ la fois une pulsion de joueur deÌsireux, tel NapoleÌon, de relancer indeÌfiniment les deÌs jusquâaÌ leur eÌchec final et soucieux dans le meÌme temps dâeÌblouir une opinion publique avide de gloire. Aron opposait ces dispositions dâesprit aÌ celles qui caracteÌrisent les deÌmocraties. Il partageait les analyses de Tocqueville sur le pacifisme fondamental des deÌmocraties.
« Il est de ceux qui pensent que les optimistes ont tendance aÌ finir mal et que seuls les pessimistes sont capables de survivre. Il est clair aÌ ses yeux que face aux meÌchants, il faut eÌtre dur. »
Ce que lâauteur de Paix et guerre a veÌcu tout au long des anneÌes Trente, câest lâextreÌme difficulteÌ aÌ mobiliser des opinions inertes contre les initiatives agressives reÌpeÌteÌes des dictatures. Il est vrai quâHitler a toujours pris soin de justifier ses initiatives par reÌfeÌrence aux grands principes en honneur dans les deÌmocraties : souveraineteÌ et eÌgaliteÌ des EÌtats, droit des peuples aÌ disposer dâeux-meÌmes. Or une deÌmocratie est incapable de faire la guerre contre ses propres principes. Aron pointe cette asymeÌtrie et met en garde les deÌmocrates contre les conseÌquences dâune soumission excessive aÌ lâeÌtat de droit. Il est conscient du danger dâincoheÌrence morale auxquels sont exposeÌs ceux-ci deÌs lors quâils veulent mettre en eÌchec leurs adversaires. DâouÌ lâinsistance aronienne sur les exigences de lâeÌthique de responsabiliteÌ par rapport aÌ celles de lâeÌthique de conviction.
Remarquons toutefois que tous les dictateurs ne sont pas porteÌs aÌ la surencheÌre et aÌ la deÌmesure. A coÌteÌ du modeÌle CeÌsar, il y a le modeÌle Sylla. A coÌteÌ du modeÌle Hitler-Mussolini, il y a le modeÌle Franco. Songeons aussi aÌ Kemal-AtatuÌrk qui a su tailler une nation moderne dans les restes de lâEmpire Ottoman et sâest bien gardeÌ de sâembarquer dans des utopies impeÌrialistes peÌrilleuses comme lâavait fait Enver Pacha.
En veÌriteÌ, Aron eÌtait moralement pessimiste. Il eÌtait donc porteÌ aÌ voir les hommes meneÌs par la libido dominandi. Ceci le rapproche en matieÌre de politique internationale de lâeÌcole reÌaliste, celle de Kennan et bien suÌr de Kissinger. Dans Paix et guerre entre les nations, il preÌsente eÌquitablement les deux eÌcoles, reÌaliste et ideÌaliste, mais sa preÌfeÌrence de bon EuropeÌen pour le reÌalisme est claire. Il est de ceux qui pensent que les optimistes ont tendance aÌ finir mal et que seuls les pessimistes sont capables de survivre. Il est clair aÌ ses yeux que face aux meÌchants, il faut eÌtre dur.
Raymond Aron refusait malgreÌ tout lâabandon de toute forme dâideÌal. Comment, en deÌpit dâun ordre international qui semble eÌtre plus soutenu par la violence plutoÌt que le droit, ne pas diluer lâideÌal des deÌmocraties libeÌrales au profit dâun pur reÌalisme ?
Nous voici de retour aÌ la case deÌpart. Raymond Aron estimait que pour imposer le respect sur la sceÌne internationale, il faut combiner un tempeÌrament fort et des principes qui ne le sont pas moins. Le naiÌf est un creÌtin qui risque dâaller trop vite au Ciel. Le cynique est un salaud qui va tout droit en enfer. Seule la prise en compte simultaneÌe de la reÌaliteÌ et de lâideÌal permet de rester sur terre et dây vivre une existence respectable et respecteÌe.
« Au risque de ceÌder aÌ une forme dâideÌalisme, Aron estimait quâune culture commune des valeurs deÌmocratiques et du respect de l’EÌtat de droit nâeÌtait pas sans incidence sur la nature des relations entre les Etats. »
TaiÌwan, Iran, Afghanistan : trois cas pratiques qui illustrent des reÌgimes en proie aÌ des forces illibeÌrales. Comment doit-on reÌagir en Français ?
Ces trois situations sont diffeÌrentes : deux peuples martyriseÌs par leurs dirigeants, un petit EÌtat libre menaceÌ par un geÌant tyrannique. Chacune dâelles exige une approche speÌcifique. Au lendemain de la chute de lâempire sovieÌtique, nous, c’est-aÌ-dire les EuropeÌens et les AmeÌricains, avions conçu lâideÌe dâun droit dâingeÌrence, exerceÌ sous le controÌle de lâONU, dans les EÌtats qui se conduisent mal avec leurs populations. En peÌriode de fort dissensus comme celle que nous vivons, ce droit dâingeÌrence se reÌveÌle inopeÌrant. Les EÌtats-Unis ont eÌchoueÌ, militairement ou politiquement, dans la quasi-totaliteÌ de leurs OPEX depuis la guerre de CoreÌe. Nous sommes, quant aÌ nous, en situation dâeÌchec en Afrique de lâOuest, et nous nâavons gueÌre la main sur les autres theÌaÌtres. Nous devons en tout cas gagner la partie qui nous a eÌteÌ imposeÌe en Ukraine. Aron nous inviterait aÌ coup suÌr aÌ prendre conscience que le relatif intermeÌde de paix et de progreÌs que nous avons connu apreÌs la Seconde Guerre mondiale, la fin des guerres coloniales et lâeffondrement de lâempire sovieÌtique, nâaura eÌteÌ quâune fugace parentheÌse dans une histoire plus que jamais remplie de bruit et de fureur.
Comment concilier inteÌgriteÌ territoriale et liberteÌ des peuples aÌ disposer d’eux-meÌmes ? Est ce qu’il y a une ligne qui se deÌfinit chez Aron ? Chez les libeÌraux ? Ou est-ce que notre comportement doit se deÌfinir au greÌ des circonstances : Donbass, Haut Karabakh…
Pierre Hassner a parfaitement formuleÌ la penseÌe aronienne dans son analyse critique de la politique exteÌrieure du geÌneÌral de Gaulle. Il soulignait lâambivalence de la deÌmarche gaullienne exaltant aÌ la fois la nation comme un principe de libeÌration et l’EÌtat national comme un instrument ineÌvitable de domination. Lâanti-ameÌricanisme de de Gaulle, par exemple en AmeÌrique latine, exaltait la libeÌration des peuples par rapport aux empires ce qui ne lâempeÌchait pas de cultiver un cynisme machiaveÌlien ou bismarckien dans sa conception des relations internationales. Cette contradiction nâest pas facile aÌ surmonter. Au risque de ceÌder aÌ une forme dâideÌalisme, Aron estimait quâune culture commune des valeurs deÌmocratiques et du respect de l’EÌtat de droit nâeÌtait pas sans incidence sur la nature des relations entre les Etats. Câest pourquoi il a toujours consideÌreÌ quâil y avait une diffeÌrence de nature entre le Pacte de Varsovie, pure expression de lâimpeÌrialisme sovieÌtique et lâAlliance atlantique associant librement des Etats indeÌpendants unis pour leur seÌcuriteÌ commune. Il nâeÌtait pas cependant assez naiÌf pour ignorer le caracteÌre asymeÌtrique, voire parfois impeÌrialiste, de la relation que les Etats-Unis entretiennent avec des allieÌs, qui sont parfois des proteÌgeÌs, voire des vassaux.
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Dans sa chronique pour lâOpinion, notre prĂ©sidente Monique Canto-Sperber constate la fin du « en mĂȘme temps » et appelle les formations politiques Ă faire preuve de clartĂ© dans leurs positionnements politiques au sujet de l’immigration.Â
Monique juge que le rejet prĂ©alable (fait rare sous la VĂšme RĂ©publique) du projet de loi sur lâimmigration est un « avertissement lancĂ© aux partis politiques ».
Portant aussi bien sur lâexpulsion que lâintĂ©gration, le projet de loi avait pour ambition initiale de dĂ©passer les clivages politiques et de sĂ©duire aussi bien la gauche que la droite.
« Nul ne pouvait raisonnablement espérer que la proposition de loi passerait sans encombres. »
Toutefois, Monique constate que lâĂ©chec de cette stratĂ©gie rĂ©sulte de la position Ă©loignĂ©e du parti Les RĂ©publicains et de la volontĂ© du Rassemblement National de conserver, Ă lâapproche des Ă©lections europĂ©ennes, la mainmise sur le sujet de lâimmigration.
Selon notre prĂ©sidente, la perte des voix des LR est Ă©galement le fruit de lâinadĂ©quation entre le projet issu du SĂ©nat et celui de la commission des lois de lâAssemblĂ©e Nationale.
« La loi « dâĂ©quilibre » proposĂ©e par ce projet a Ă©tĂ© perçue comme une loi dâincohĂ©rence et le ministre accusĂ© dâavoir menĂ© un jeu de dupes. »
DĂšs lors, Monique acte la fin du « en mĂȘme temps ».
Dans un contexte de montĂ©e de la droite radicale et de lâextrĂȘme-droite, en France ou en Europe, Monique juge que les partis ont besoin de clartĂ© pour promouvoir leurs diffĂ©rences et garantir leur survie.
« MĂȘme les plus modĂ©rĂ©s parmi les partis politiques aspirent Ă la restauration de lignes politiques fortes, qui font la diffĂ©rence. »
De plus, Monique constate que la dynamique de 2017, fondĂ©e sur le clivage entre le camp des progressistes et lâextrĂȘme droite, est incompatible avec les idĂ©es du libĂ©ralisme et favorise le vote refuge et contestataire en faveur des extrĂȘmes.
Enfin, Monique enjoint les RĂ©publicains et le Parti Socialiste Ă faire preuve de clartĂ©, le sujet de lâimmigration Ă©tant une opportunitĂ© pour en faire la dĂ©monstration.
« Sur le sujet de l’immigration, la rĂ©union des contraires ne fera pas une politique. Il faut une boussole et des justifications claires en matiĂšre d’expulsion comme d’intĂ©gration, sinon nous perdrons, dans le trouble, la colĂšre et l’inquiĂ©tude, nos valeurs de respect d’autrui et des rĂšgles collectives.Â
Pour lire la chronique de Monique, cliquer ICI.
Publié le 20/12/2023.
Dans Le Monde, notre expert Raul Magni-Berton dĂ©nonce l’usage plĂ©biscitaire du rĂ©fĂ©rendum et explore plusieurs modĂšles rĂ©fĂ©rendaires pour renforcer les pouvoirs du Parlement et de l’opposition.Â
Raul revient dans un premier temps sur une actualitĂ© riche en rĂ©fĂ©rendums dans le monde : rejet par rĂ©fĂ©rendum dâune modification constitutionnelle en Australie, rĂ©fĂ©rendum en amont des Ă©lections lĂ©gislatives polonaises, dĂ©bat sur lâintroduction dâun reÌfeÌrendum abrogatif aux Pays-Bas et projet de rĂ©forme du rĂ©fĂ©rendum en France.
« Le projet dâEmmanuel Macron renforce, comme dans le cas polonais, lâemprise de lâexeÌcutif et nuit aÌ la qualiteÌ deÌmocratique. »
Aussi, Raul dĂ©nonce lâusage plĂ©biscitaire du rĂ©fĂ©rendum français Ă des fins de contournement de lâopposition ainsi que son instrumentalisation en lâabsence de majoritĂ© absolue Ă lâAssemblĂ©e nationale.
Dans ce cadre, notre expert juge quâil existe dâautres voies Ă explorer afin de renforcer le Parlement et les oppositions contre la prééminence de lâexĂ©cutif.
Il prend exemple sur le modĂšle du rĂ©fĂ©rendum obligatoire argentin sans lequel aucune rĂ©vision constitutionnelle ne peut ĂȘtre validĂ©e. Raul s’inspire Ă©galement des rĂ©fĂ©rendums danois et italien lors desquels une minoritĂ© parlementaire pour le premier et les citoyens pour le second, peuvent convoquer un rĂ©fĂ©rendum afin de sâopposer Ă une loi. Notre expert analyse aussi lâinitiative populaire suisse qui permet aÌ environ 2 % de la population de soumettre aÌ reÌfeÌrendum une proposition de reÌvision constitutionnelle.
« Ces proceÌdures â dans le meÌme esprit que la proposition de reÌfeÌrendum suspensif neÌerlandais â offrent aux minoriteÌs un droit de sâopposer aÌ la majoriteÌ gouvernementale en renforçant aussi le pouvoir du Parlement, et en lâempeÌchant dâeÌtre domineÌ par lâexeÌcutif. »
Enfin, selon Raul, la proposition dâEmmanuel Macron de simplifier lâusage du reÌfeÌrendum et dâen Ă©largir son champ dâapplication, conduirait Ă un accroissement du pouvoir prĂ©sidentiel. Ce dernier apparait incompatible avec lâaffaiblissement actuel du Parlement, marquĂ© par lâusage rĂ©pĂ©tĂ© du 49.3 ou par la faible participation aux Ă©lections lĂ©gislatives.
« Renforcer lâusage du reÌfeÌrendum peut donc eÌtre une formidable occasion de reÌeÌquilibrer les pouvoirs, tout en donnant plus de voix aux citoyens. »
Pour lire la tribune de Raul, cliquer ICI.
Publié le 15/12/2023.
InvitĂ© dans l’Ă©mission Le temps du dĂ©bat sur France Culture, notre expert Daniel Borrillo dĂ©montre que Javier Milei ne remplit pas les cases du populisme. Il inscrit plutĂŽt ses positions dans l’idĂ©ologie libĂ©rale et son nouveau mandat dans le compromis.Â
Selon notre expert, lorsque Javier Milei met en avant lâaustĂ©ritĂ© et la rĂ©cession dans son discours d’investiture, il est loin de faire plaisir Ă lâopinion publique. DĂšs lors, il ne peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme populiste.
Aussi, Daniel juge que lâĂ©lection de Javier Milei est un phĂ©nomĂšne complexe quâil faut comprendre comme un symptĂŽme. Il salue une passation de pouvoir dĂ©mocratique et un apaisement de la colĂšre des jeunes alors que lâArgentine vient de vivre une « crise des Gilets jaunes multipliĂ©e par 10 000 ».
De plus, Daniel revient sur lâhistoire du libĂ©ralisme. Selon lui, cette idĂ©ologie, dont lâorigine se rapporte Ă la seconde scolastique, prĂ©suppose que lâindividu est dĂ©positaire de droit fondamentaux qui ne dĂ©pendent pas de lâĂtat.
« Le libĂ©ralisme est une utopie qui garantit la primautĂ© absolue de lâindividu. »
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Par sa dénonciation de la caste, Daniel décÚle dans la campagne de Javier Milei une similitude avec celle menée par le leader de Podemos, Pablo Iglesias, en Espagne.
Notre expert revient aussi sur lâhistoire de lâArgentine et notamment sur la victoire de lâĂtat libĂ©ral face Ă la nation catholique en 1853. Pour lui, Milei se fonde sur cette Ă©pisode.
« Milei reprend donc lâhistoire de lâArgentine et lâactualise avec la pensĂ©e libertaire. »
Enfin, Daniel constate que le nouveau prĂ©sident sâentoure de ses anciens opposants et souhaite sâinscrire dans « lâextrĂȘme Occident ». Cela tĂ©moigne d’un Ă©lan d’apaisement et de compromis.
Pour écouter Daniel, cliquer ICI.
Publié le 13/12/2023.
Dans leur contribution Ă notre recueil en hommage Ă Raymond Aron (le consulter ICI), RafaĂ«l Amselem et Baptiste Gauthey opposent la conception libĂ©rale et constitutionnelle de la dĂ©mocratie Ă la souverainetĂ© populaire rousseauiste. A l’aune de la pensĂ©e de Raymond Aron, pour qui le compromis est nĂ©cessaire Ă la concurrence pacifique dans une dĂ©mocratie, ils expliquent en quoi lâhyperprĂ©sidentialisation, lâexcĂšs de radicalitĂ©, et le refus de lâalteÌriteÌ politique sont des obstacles Ă ce mĂȘme compromis. Enfin, Baptiste et RafaĂ«l appellent Ă une rupture avec la logique verticale de nos institutions, la culture du contrĂŽle administratif et la frĂ©nĂ©sie Ă©galitariste. Â
Introduction
« Expliquer un reÌgime politique ou lâanalyser, câest toujours le deÌpoeÌtiser, et câest pourquoi il y a une grande sagesse dans les reÌgimes qui interdisent quâon les remette en question »
Raymond ARON, Introduction aÌ la philosophie politique : deÌmocratie et reÌvolution, Paris, Libr. GeÌneÌrale Française, coll.«Le livre de poche reÌfeÌrences », n Ì 536, 1997, p. 55.
Que ce soit dans DeÌmocratie et totalitarisme, Introduction aÌ la philosophie politique ou encore Essai sur les liberteÌs, la deÌmocratie chez Aron est minutieusement deÌpeceÌe, disseÌqueÌe, morceau par morceau, deÌcortiquant aÌ la fois les institutions de la deÌmocratie, la structure sociale qui les sous-tend, le poids des groupes dâinteÌreÌts, les dynamiques historiques qui ont guideÌ leur eÌvolution, les liens qui reÌgissent encore les rapports entre socieÌteÌ civile et parlementaires, parlementaires et gouvernement, gouvernement et syndicats ; et on croirait sây perdre, les deÌtails â parfois insignifiants en apparence â sâaccumulant et les digressions surgissant de toutes parts. Câest sans doute ce mode de discours marqueÌ par le trop-plein-de-descriptif qui valut aÌ Aron la reÌputation dâune certaine tieÌdeur, voire dâauteur reÌbarbatif. Sâil y a une grande sagesse aÌ ne pas deÌpoeÌtiser un reÌgime, alors, deÌfinitivement, Aron nâest pas un poeÌte et il sâapplique avec meÌthode et franchise aÌ ne pas lâeÌtre.
Pourtant, câest ce buisson dâinformations qui fait la valeur de son Ćuvre. Le diable se cache dans le deÌtail : Aron lâa bien saisi. Sâil nâest pas un poeÌte, câest que sa deÌmarche entieÌre consiste aÌ saisir le reÌel dans toute sa complexiteÌ. La nuance qui marque son parcours nâest donc pas la traduction dâune mollesse dâesprit ou pire un manque dâaudace intellectuelle : sa nuance est le souci permanent de discourir aÌ partir dâeÌleÌments veÌrifieÌs, partant du deÌrouleÌ historique, et non fantasmeÌs depuis la tour dâivoire de lâideÌologie.
Alors il faut mettre les mains dans le cambouis. « Le cafeÌ, câest la maison ouverte, de plain-pied avec la rue, lieu de la socieÌteÌ facile ». Par cette formule, Levinas eÌmettait un reproche aÌ lâadresse de certains de ses contemporains se complaisant dans le commentaire facile de lâactualiteÌ, « de plain-pied avec la rue », en infraction avec la mission de lâintellectuel. AssureÌment, Aron nâeÌtait pas de ceux-laÌ.
Cette capaciteÌ aÌ surencheÌrir dans le deÌtail est ce qui permet aÌ Raymond Aron, aÌ la fin dâun long deÌveloppement, de trancher. En lâoccurrence, les deÌmocraties sont des reÌgimes fragiles. Certes, les deÌmocraties ont des meÌrites irreÌductibles : elles distillent le souci de lâeÌgaliteÌ, elles cadrent le pouvoir, lâassieÌgent de normes, avec cet autre souci concomitant de preÌvenir lâarbitraire. Sans doute, les deÌmocraties sont les reÌgimes qui ont le mieux penseÌ les garanties des citoyens contre les abus du gouvernement : constitutionnalisme, seÌparation des pouvoirs, recours juridictionnels, EÌtat de droit. Mais les deÌmocraties sont empeÌtreÌes dans les contradictions. Dans leur essence, deÌjaÌ, tirailleÌes entre un versant libeÌral visant aÌ limiter le pouvoir et garantir les droits de lâopposition, et un versant populaire qui tend aÌ organiser la toute-puissance du peuple ; dans leur organisation, aussi, institutionnalisant le conflit permanent entre groupes et individus, au risque de la dislocation de lâuniteÌ nationale ; dans leur eÌvolution, encore, deÌpreÌciant aÌ la fois le pouvoir au nom de lâeÌgaliteÌ, mais reÌclamant dans le meÌme temps dâorganiser lâeÌgaliteÌ sociale au nom du meÌme principe, deÌcoulant sur une extension des pouvoirs de lâEÌtat. Il nây a pas de certitude quant aÌ leur eÌvolution historique. Ce qui est certain en revanche, câest que les deÌmocraties comportent leurs propres facteurs dâinstabiliteÌ et de corruption. Ce sont ces facteurs que nous tenterons dâeÌtudier dans ce propos.
Faire parler les morts, voilaÌ une taÌche audacieuse. Nous ne nous y risquerons pas. Notre propos ne sera pas un exercice de ventriloque. Nous ne savons pas ce que dirait Aron sur les institutions de la VeÌme ReÌpublique telles que pratiqueÌes aujourdâhui, ni sur lâeÌtat de la socieÌteÌ française alors que les urgences en tout genre (sanitaire, seÌcuritaire, eÌcologique) sâaccumulent. A fortiori, la penseÌe de Aron est celle dâun homme de son temps, qui analyse ses contemporains, sans abstraction : ainsi eÌvoque-t-il le PC, les gaullistes, les courants reÌvolutionnaires des anneÌes 50. Cette donneÌe inconnue nous oblige aÌ lâhumiliteÌ. Mais quelque chose nous reste malgreÌ tout permis. Un exercice quâon pourrait appeler dâinterpreÌtation deÌductive, formule que nous empruntons aÌ Moshe Halbertal (1). Nous ne dirons pas aÌ la place de Raymond Aron. Nous pouvons en revanche mobiliser ses eÌcrits pour analyser, avec nos mots, les dynamiques qui traversent nos institutions, en 2023. Ce nâest pas Aron qui parlera, mais nous. Ce qui est toutefois aÌ espeÌrer, câest quâaÌ travers nos reÌflexions, nous arriverons, dâune part, aÌ rester fideÌle aÌ ses eÌcrits et, dâautre part, aÌ mettre en valeur sa penseÌe. VoilaÌ ce que nous entendons par interpreÌtation deÌductive : deÌduire une analyse aÌ partir des mots de Aron, sans toutefois avoir la preÌtention de se substituer aÌ lâauteur.
Quâest-ce que la deÌmocratie ?
Quâest-ce que la deÌmocratie ? Le fait majoritaire, pardi ! VoilaÌ ce que serait sans doute la reÌponse dâun passant quelconque quâon interrogerait, au hasard, dans la rue : la deÌmocratie, câest dâabord le pouvoir de la majoriteÌ, lâexpression populaire, la consultation du peuple. Câest contre nos premieÌres eÌvidences que se fonde la leçon de Raymond Aron. Diverses conceptions et estheÌtiques sont en fait en concurrence pour sâapproprier la deÌfinition de la deÌmocratie. Câest cette polyseÌmie, qui inclut des tendances contradictoires internes au pheÌnomeÌne deÌmocratique, quâil nous faut aborder pour commencer notre eÌtude.
« La neÌcessaire deÌfense des liberteÌs, la lutte contre lâarbitraire, la garantie des droits – nous conduisent aÌ la conclusion politique suivante : il nous faut deÌsormais proÌner la rupture. »
Aron oppose deux visions, deux interpreÌtations contradictoires de la deÌmocratie qui, selon lui, traversent les socieÌteÌs modernes, et quâil explore dans des cours rassembleÌs dans son Introduction aÌ la philosophie politique. AÌ la suite dâAlexis de Tocqueville, Aron consideÌre que les socieÌteÌs deÌmocratiques modernes voient se deÌvelopper en leur sein deux tendances, une libeÌrale et une dite de la souveraineteÌ populaire.
La deÌmocratie de la souveraineteÌ populaire
La deÌmocratie de la souveraineteÌ populaire sâinscrit dans la continuiteÌ du Contrat social rousseauiste. Pour Aron, lâideÌe maiÌtresse du Contrat social « est que le pouvoir doit eÌtre lâexpression du peuple, consideÌreÌ comme un ensemble coheÌrent » (2). Ainsi pour Rousseau, « la volonteÌ geÌneÌrale peut seule diriger les forces de lâEÌtat selon la fin de son institution, qui est le bien commun » (3). Cette notion de « bien commun », qui doit eÌtre deÌtermineÌe par le « peuple » lui-meÌme, est centrale puisque câest en son nom que le pouvoir eÌtatique leÌgitime les contraintes imposeÌes aux individus : « câest uniquement sur cet inteÌreÌt commun que la socieÌteÌ doit eÌtre gouverneÌe ». Câest encore en ce sens quâil affirme que « le pacte social donne au corps politique un pouvoir absolu sur tous les siens, et câest ce meÌme pouvoir qui, dirigeÌ par la volonteÌ geÌneÌrale, porte, comme jâai dit, le nom de souveraineteÌ Â» (4).
Si la deÌmocratie rousseauiste qui se dessine dans Du contrat social se donne pour objectif de « trouver une formule dâassociation qui deÌfende et proteÌge de toute la force commune la personne et les biens de chaque associeÌ, et par laquelle chacun sâunissant aÌ tous nâobeÌisse pourtant quâaÌ lui-meÌme et reste aussi libre quâauparavant » (5), le philosophe deÌvoile quelques lignes plus tard la veÌritable nature du reÌgime quâil appelle de ses vĆux : « lâalieÌnation se faisant sans reÌserve, lâunion est aussi parfaite quâelle ne peut lâeÌtre et nul associeÌ nâa plus rien aÌ reÌclamer : car sâil restait quelques droits aux particuliers, comme il nây aurait aucun supeÌrieur commun qui puÌt prononcer entre eux et le public, chacun eÌtant en quelque point son propre juge preÌtendrait bientoÌt lâeÌtre en tous, lâeÌtat de nature se subsisterait et lâassociation deviendrait neÌcessairement tyrannique ou vaine » (6). Dans cette structure prime une conception holiste du pouvoir, câest-aÌ-dire lâideÌe que les injonctions de la collectiviteÌ supplantent les volonteÌs individuelles et les droits personnels. Dans un renversement logique plutoÌt subtil, lâeffacement de lâindividu nâen est pas un : associeÌ aux autres citoyens dans une entiteÌ (le « peuple ») qui partage la recherche dâun « inteÌreÌt geÌneÌral » en commun, lâaction de collectiviteÌ ne peut se faire aÌ lâencontre des inteÌreÌts de lâindividu.
Comme le critiqueront par la suite les philosophes libeÌraux, lâintention rousseauiste porte beaucoup plus sur lâidentiteÌ du titulaire du pouvoir que lâeÌtendue de celui-ci. LaÌ ouÌ Rousseau affirme quâil faut remplacer le monarque par le peuple et que laÌ reÌside le pouvoir leÌgitime, les libeÌraux reÌpondent que lâun et lâautre peuvent eÌtre despotiques : tout deÌpend des preÌrogatives quâon leur attribue.
Dans cette ligneÌe, Aron rejette cette tendance eÌgalitaire : elle risque de « conduire aÌ la dictature du peuple » (7) puisque « le peuple – ou ceux qui disent quâils repreÌsentent le peuple – veut avoir tous les pouvoirs » (8) ; Benjamin Constant ne dit pas autre chose lorsquâil eÌcrit que le contrat social rousseauiste, « si souvent invoqueÌ en faveur de la liberteÌ Â», est en fait « le plus terrible auxiliaire de tous les genres de despotisme » puisquâil accomplit « lâalieÌnation compleÌte de chaque individu avec tous ses droits et sans reÌserve aÌ la communauteÌ Â» (9). Ainsi, il sâempresse dâalerter son lecteur du fait quâen absence de deÌfinition et de deÌlimitation exacte de lâeÌtendue de la souveraineteÌ du peuple, « le triomphe de la theÌorie pourrait devenir une calamiteÌ dans lâapplication » (10) . Ces citations teÌmoignent dâune crainte partageÌe quant aux deÌrives probables de la deÌmocratie de souveraineteÌ populaire : la dictature du peuple ne serait quâune autre forme de despotisme.
FideÌle aÌ sa marque de fabrique, Aron en critique de surcroiÌt la praticabiliteÌ. « ReÌgime impossible », reÌsultant dâune « mystique », il nous rappelle que toute organisation politique est pour lâessentiel une oligarchie (11), câest-aÌ-dire qui repose sur la mainmise du pouvoir par une minoriteÌ. Lorsque le peuple est composeÌ de millions dâaÌmes, comment imaginer quâune majoriteÌ se mette dâaccord sur une conception unique de lâinteÌreÌt geÌneÌral ?
La deÌmocratie aÌ tendance libeÌrale et constitutionnelle
La continuiteÌ entre la penseÌe des deux auteurs se poursuit dans le type de reÌgime deÌmocratique auquel ils donnent leur assentiment : la deÌmocratie aÌ tendance libeÌrale et constitutionnelle.
On peut la deÌfinir selon les termes de Constant : « la souveraineteÌ du peuple nâest pas illimiteÌe ; elle est circonscrite dans les bornes que lui tracent la justice et les droits des individus. La volonteÌ de tout un peuple ne peut rendre juste ce qui est injuste […] Tout despotisme est donc illeÌgal […] Car il sâarroge, au nom de la souveraineteÌ du peuple, une puissance qui nâest pas comprise dans cette souveraineteÌ… » (12) Et Aron dâabonder : « la justification qui me paraiÌt la plus forte de la deÌmocratie, ce nâest pas lâefficaciteÌ du gouvernement que se donnent les hommes lorsquâils se gouvernent eux-meÌmes, mais la protection quâapporte la deÌmocratie contre les exceÌs du gouvernement. » (13) La conclusion qui sâimpose chez nos deux auteurs libeÌraux est donc que le pouvoir ne tire pas sa leÌgitimiteÌ de sa seule origine populaire, mais de son caracteÌre constitutionnel, « câest-aÌ-dire [quâil] ne soit exerceÌ que selon des reÌgles, dans le respect dâun certain nombre de principes juridiques applicables aÌ tous les citoyens » (14). Contre la souveraineteÌ populaire qui aboutit « aÌ la toute-puissance de la majoriteÌ parlementaire » (15), Aron oppose « lâideÌe de constitutionnalisation des pouvoirs » (16).
« Tout le monde est libre par principe, tout le monde est dâabord innocent, et ce nâest quâa posteriori, en fonction dâun acte dâincrimination, quâil y a des criminels aÌ sanctionner. »
La grille de lecture aronienne porte en elle-meÌme une premieÌre tension centrale, qui deÌtermine toutes les autres, et qui se situe dans la coexistence, au cĆur meÌme des deÌmocraties modernes, de deux visions contradictoires : « DeÌs lâorigine de lâideÌe deÌmocratique, eÌcrit Aron, il y avait deux tendances, une tendance libeÌrale et une tendance autoritaire, populaire, une tendance aÌ lâautonomie des personnes et une tendance aÌ la puissance de lâEÌtat, ou encore une tendance aux liberteÌs individuelles et une tendance aÌ lâeÌgaliteÌ Â» (17). Ces deux façons dâenvisager lâideÌe deÌmocratique se fondent sur deux interpreÌtations opposeÌes des rapports entre individu et collectiviteÌ. La tendance eÌgalitaire fait eÌcrire aÌ Rousseau que « mieux lâEÌtat est constitueÌ, plus les affaires publiques lâemportent sur les priveÌes dans lâesprit des citoyens » (18), quand la tendance constitutionnelle libeÌrale, sous la plume de Constant, tire la couverture du coÌteÌ des individus puisquâil y a « une partie de lâexistence humaine qui, de neÌcessiteÌ, reste individuelle et indeÌpendante, et qui est de droit hors de toute compeÌtence sociale » (19).
ReÌsumons. Aron distingue deux tendances contradictoires de la deÌmocratie. Alors que lâideÌe de souveraineteÌ populaire peut conduire aÌ la dictature du peuple, « lâideÌe de constitutionnalisation des pouvoirs aboutit aÌ la conclusion que lâessence de ce reÌgime est de respecter lâopposition » (20).
La deÌmocratie libeÌrale-constitutionnelle : la grande fabrique du compromis ?
Nous venons de le voir, la deÌmocratie nâest pas que le pouvoir de la majoriteÌ, lâexpression populaire et la consultation du peuple. Elle est avant tout concurrence pacifique pour le pouvoir.
« Quand on dit « souveraineteÌ du peuple », on rend possible toutes sortes de jeux ideÌologiques. En effet, comme on ne sait pas treÌs bien ce que c’est que le peuple et qu’il y a, dans l’ideÌologie politique, toutes sortes de manipulations de la notion de peuple, il vaut mieux laisser de coÌteÌ des notions obscures et partir de faits treÌs simples » (21). La concurrence pour le pouvoir est un de ces faits treÌs simples : sur lâagora, chacun en conviendra, il y a des luttes partisanes et personnelles pour acqueÌrir le pouvoir, et la deÌmocratie est un systeÌme qui organise la concurrence pacifique de ces batailles, consideÌrant que ceux deÌsigneÌs en fin de processus ne le sont pas par naissance ou privileÌge quelconque. Des reÌgles encadrent dâembleÌe cette rivaliteÌ, des reÌgles elles-meÌmes publiques, issues dâun processus de repreÌsentation eÌlectorale, et sous-tendues par la neÌcessiteÌ de garantir les liberteÌs politiques et personnelles. Sans elles, le processus de concurrence serait vicieÌ : « pour que la concurrence soit pacifique, il faut que les citoyens ne courent pas un risque excessif dâeÌtre mis en prison sâils expriment certaines opinions » (22). En ce sens, la deÌmocratie est une reÌaliteÌ institutionnelle : une concurrence organiseÌe. ReÌaliteÌ sociale contraire, nous dit Aron, aÌ un autre pheÌnomeÌne social universel : la concurrence pour les faveurs du prince, reÌaliteÌ informelle encadreÌe par aucune reÌgle, si ce nâest des normes implicites, interpersonnelles et infra-leÌgales, en clair, une concurrence non organiseÌe.
Or, point fondamental, lâinstitutionnalisation de la concurrence pacifique passe par la fabrication, dit-il, du compromis. Compromis ? La pleine puissance majoritaire pourrait-elle souffrir d’accommodements avec la minoriteÌ eÌlectorale deÌchue ? Pour Aron, non seulement cela est souhaitable, mais encore neÌcessaire : pas de compromis, pas de concurrence pacifique… Notons quâil est bien question de construction : en bon libeÌral, le social comme le politique ne sont pas consideÌreÌs en premier lieu comme des donneÌes naturelles, elles sont avant tout une construction, câest-aÌ-dire le reÌsultat de projections preÌalables de volonteÌs humaines plus ou moins conscientes sur la socieÌteÌ (23) en vue dâune fin deÌtermineÌe. Les institutions occupent aÌ cet eÌgard une place deÌterminante en ce quâelles incitent aÌ lâadoption de certains comportements : quâun gouvernement dispose ou non du 49.3, il en reÌsulte des rapports de force avec le Parlement et des strateÌgies leÌgislatives bien diffeÌrencieÌes. Ainsi, le compromis nâest pas dâembleÌe. Il nâa rien de spontaneÌ. Il reÌsulte avant tout dâune structure eÌtatique deÌtermineÌe qui incite les acteurs en concurrence aÌ consideÌrer la perspective des autres pour atteindre les siennes.
Si donc le compromis est construit, encore faut-il en comprendre la neÌcessiteÌ. Elle reÌsulte chez Aron de deux perspectives. Une premieÌre, historique : concreÌtement, la deÌmocratie sâest installeÌe par lâinclusion des forces sociales nouvelles dans le spectre politique – la bourgeoisie au moment de la ReÌvolution, le proleÌtariat par la suite. « En France, l’eÌvolution vers un systeÌme comparable s’est accomplie aÌ la suite d’une seÌrie de reÌvolutions, parce que, aÌ chaque eÌpoque, les groupes privileÌgieÌs ont heÌsiteÌ aÌ conclure des compromis avec les repreÌsentants des forces sociales nouvelles. En effet, quand un groupe veut participer au pouvoir et que les anciens privileÌgieÌs l’eÌcartent, il y a une probabiliteÌ de reÌvolution. » (24)
De cette perspective historique deÌcoule une neÌcessiteÌ politique plus geÌneÌrale : si dâaventure les forces sociales nouvelles se sentent exclues du cadre institutionnel, soit quâelles nâaient aucune chance dâacceÌder au pouvoir, soit que ses revendications ne trouvent aucun eÌcho, leur relation au pouvoir ne pourra eÌtre quâun lien de frustration, de marginalisation, voire de retranchement. Se sentir eÌtranger au pouvoir en place, câest non seulement voir sa liberteÌ politique eÌtre froisseÌe (« ils ne me repreÌsentent pas ! »), mais câest encore basculer dans un rapport dâhostiliteÌ aÌ celui-ci. EÌtre eÌtranger au pouvoir, voilaÌ le criteÌre deÌterminant pour acqueÌrir le sentiment intime quâil est autoritaire.
En un mot, le compromis permet de construire un rapport dâidentification entre toutes les forces sociales avec les institutions qui se reÌclament dâelles. Parce que la concurrence pacifique neÌcessite lâacceptation dâune alternance politique non-conflictuelle, câest-aÌ-dire dâeÌtre dâaccord de voir le pouvoir passer aÌ des mains autres que les siennes, sans que les acteurs ne perdent espoir dâavoir voix au chapitre une fois retrancheÌ dans le camp minoritaire, il faut construire le compromis ; sinon, personne nâaccepterait les changements politiques mis en oeuvre, voire les reÌgles elles-meÌmes, de manieÌre pacifique. Ainsi, le compromis entretient un rapport dâalteÌriteÌ et de reconnaissance reÌciproque : chacun reconnaiÌt aÌ lâautre sa leÌgitimiteÌ aÌ eÌtre au pouvoir, dâappliquer des ideÌes qui lui sont opposeÌes, en meÌme temps que les acteurs en marge du pouvoir se sentent reconnus dans leurs convictions dans ce quâelles ont de repreÌsentatives au sein de la socieÌteÌ. Le compromis est donc deÌterminant en tant que vecteur de pacification.
Tensions, contradictions et deÌfis de lâEÌtat deÌmocratique moderne
La concurrence pacifique : facteur de deÌsunion ?
Cette ideÌe du compromis ne va pas de soi. Nous la comprenons comme ideÌe geÌneÌrale, comme neÌcessiteÌ abstraite, mais dans la reÌaliteÌ de notre veÌcu, elle comporte quelque chose de treÌs insatisfaisant pour lâesprit humain, tant du coÌteÌ du politique que du coÌteÌ de la socieÌteÌ civile.
En consideÌrant quâune philosophie politique doit eÌtre compleÌte pour emporter lâensemble de ses effets quâon postule positifs pour la socieÌteÌ – sans quoi on nâadheÌrerait pas aÌ tel ou tel projet politique – le compromis ne peut eÌtre que vexatoire. Il oblige en permanence aÌ la retenue, aÌ renoncer aÌ la coheÌrence systeÌmique, aÌ ce que toute proposition ou presque comporte un asteÌrisque.
« Les institutions sont dâautant plus enclines aÌ la centralisation et aÌ lâomnipotence que les citoyens demandent dâeÌtre mis sous tutelle. »
Le en meÌme temps macronien condense assez bien ce pheÌnomeÌne, de meÌme que le « libeÌrer, proteÌger » promu par ce meÌme camp lors de la campagne de 2017 : scheÌmatiquement, aÌ ne libeÌrer que lâeÌconomie, on laisse de coÌteÌ les classes populaires en proie aÌ des dynamiques de domination ; aÌ ne proteÌger que les salarieÌs, on meÌsestime ce qui, dans les revendications patronales, reveÌt de leÌgitime. Alors, on meÌnage la cheÌvre et le chou. Mais laÌ reÌside la reÌaliteÌ non-assumeÌe par les deÌmocraties : tout pouvoir doit meÌnager la cheÌvre et le chou, et en cela, la doctrine macronienne nâajoute rien aux pratiques du passeÌ. On se souvient de cette formule dâ« UMPS » reÌgulieÌrement employeÌe par Marine Le Pen lors de sa premieÌre campagne preÌsidentielle (en reÌfeÌrence au Parti Socialiste et au parti UMP, devenu depuis Les ReÌpublicains). Elle nous semble traduire ce sentiment : les majoriteÌs passent, changent de couleur, reviennent, puis repartent, encore et encore, et pourtant rien ne semble fondamentalement distinguer les partis politiques majoritaires une fois au pouvoir.
AssureÌment, tout ne tient pas aÌ cet argument, et on ne saurait exclure le manque de courage de tel ou tel dirigeant, ou de tous, dans lâabsence dâaudace politique. Mais la neÌcessiteÌ du compromis participe sans doute aÌ rendre les oppositions moins irreÌductibles quâattendues. ReÌformer le statut de la SNCF et celui des travailleurs ne peut pas aller sans le rachat de la dette par lâEÌtat ; autoriser le travail du dimanche ne peut se faire sans offrir de contreparties salariales conseÌquentes ; allonger lâaÌge de deÌpart aÌ la retraite ne peut eÌtre envisageÌ sans garantir aux retraiteÌs modestes des avantages sociaux ou des meÌcanismes compensatoires pour les carrieÌres longue dureÌe.
Cela ne signifie pas que toute reÌforme ne consiste quâen un jeu dâeÌquilibriste, ouÌ il suffirait de meÌlanger et dâadditionner de façon eÌgale lâinteÌgraliteÌ des opinions exprimeÌes sur tel ou tel projet de loi pour obtenir lâapprobation geÌneÌrale ; dit autrement, la neÌcessiteÌ du compromis nâimplique pas lâabsence de dominante politique ou de coloration ideÌologique. Cela ne signifie pas non plus, dans cette logique, que toute reÌforme ne se voit pas opposer des revendications ou quâelle ne souleÌve jamais de confrontation, y compris virulente. Nombreux sont les acteurs publics (syndicats, journalistes, militants, ONG, associations etc.) aÌ se mobiliser tout au long du calendrier leÌgislatif, allant meÌme parfois jusquâaÌ invoquer le registre du scandale ou de la greÌve.
En revanche, laÌ est le point central, ces oppositions ne vont pas, dans un cadre de compromis, jusquâaÌ une volonteÌ de renverser le pouvoir en place, bref, de cesser dâexercer son activiteÌ politique hors dâun cadre pacifique, point de non-retour.
Lorsque lâeÌquilibre du compromis est rompu, ou en tout cas quâil apparaiÌt comme tel dans la psychologie collective, eÌmerge alors le risque de contestation violente. La crise des Gilets Jaunes a ainsi trouveÌ sa reÌsolution dans un signal fort aÌ lâeÌgard des classes populaires de la part du gouvernement, par le deÌploiement dâun ensemble de deÌpenses publiques cibleÌes, visant ainsi aÌ donner aÌ nouveau le sentiment dâune inclusion des classes sociales deÌmunies dans le spectre de la politique publique.
La neÌcessiteÌ du compromis nous conduit deÌs lors aÌ marquer une nouvelle tension inheÌrente au reÌgime deÌmocratique : elle rend peÌnible toute recherche dâefficaciteÌ. Exception faite des peÌriodes de violence politique, dont le contexte rend possible la radicaliteÌ des reÌformes, la deÌmocratie est en quelque sorte condamneÌe aÌ la demi-mesure. Or, Raymond Aron nous rappelle que les peuples deÌmocratiques sont assez peu enclins aÌ supporter la mollesse politique. Cela pour deux raisons.
La premieÌre tient aÌ la premieÌre tendance deÌmocratique qui tend aÌ lâeÌgaliteÌ. Lorsquâun reÌgime ne cherche que lâeÌgalisation des conditions, il lui faut un EÌtat interventionniste, voire technocratique, ameneÌ, par le bras armeÌ de son administration et son lot dâexperts, aÌ organiser la socieÌteÌ de telle sorte quâelle produise lâeÌgaliteÌ sociale (par des meÌcanismes de redistribution cibleÌs, une politique eÌducative dâeÌmancipation, des reÌgulations sectorielles etc.).
« La neÌcessiteÌ du compromis nous conduit aÌ marquer une nouvelle tension inheÌrente au reÌgime deÌmocratique : elle rend peÌnible toute recherche dâefficaciteÌ. »
Cette neÌcessiteÌ est dâautant plus palpable que, deuxieÌme eÌleÌment, les socieÌteÌs modernes sont marqueÌes, nous dit Raymond Aron, par des ambitions promeÌtheÌennes : les diverses reÌvolutions technologiques, le productivisme, la maiÌtrise de la nature par lâhomme, nous conduisent aÌ consideÌrer que lâensemble des donneÌes du monde social (le niveau de richesse, les ineÌgaliteÌs, la pauvreteÌ etc.) nâont rien de naturel, quâelles peuvent eÌtre modifieÌes pour le mieux, pourvu que nous nous dotions de la bonne infrastructure politique. DerrieÌre donc lâambition promeÌtheÌenne se masque une demande accrue dâefficaciteÌ de lâaction politique. Sur ce que lâefficaciteÌ entretient de conflictuel avec le compromis, nous y reviendrons.
Auparavant, il nous faut eÌtudier la deuxieÌme tension qui eÌmerge entre neÌcessiteÌ du compromis et deÌmocratie et qui touche au risque de deÌsunion nationale.
Parce que les deÌtenteurs du pouvoir ne sont jamais fixeÌs une bonne fois pour toutes, « aucune ambition [nâeÌtant] interdite » (25), la deÌmocratie consacre la bataille permanente entre les revendications, groupes et inteÌreÌts opposeÌs au sein de la socieÌteÌ. Aron parle ainsi de la deÌmocratie comme « lâorganisation du meÌcontentement ». Il ira meÌme plus loin : « Ce quâon peut dire, en geÌneÌralisant, câest que, aÌ travers le reÌgime de concurrence pacifique sâexerce la lutte de classes. Pratiquement, tout systeÌme de compeÌtition se trouve superposeÌ aÌ une socieÌteÌ ineÌgalitaire dans laquelle existent des groupes rivaux, et ces groupes rivaux continuent leurs querelles aÌ travers le systeÌme de concurrence. » (26).
Nous nous engueulons collectivement : aÌ longueur de plateaux de radio, de teÌleÌvision, par voie de presse eÌcrite, de tribune parlementaire, de commissions, nous ne faisons pas autre chose que de nous engueuler, passant nos journeÌes aÌ animer nos luttes partisanes, opposant lâeÌcriture inclusive aÌ la menace woke, la lutte contre la preÌcariteÌ aÌ la baisse de la fiscaliteÌ, le maintien des services publics au deÌsendettement du pays ; et chacun pourra aiseÌment compleÌter cette liste. Nous voyons en quoi, chez Aron, la deÌmocratie est bien une conjonction, celle de consideÌrations institutionnelles et sociologiques : nous nous engueulons parce que nous avons theÌoriseÌ un cadre institutionnel preÌvu aÌ cet effet, nous nous engueulons eÌgalement parce que nous avons inteÌgreÌ dans nos mentaliteÌs la neÌcessiteÌ dâopposer nos opinions respectives dans lâagora ; et il est deÌsormais difficile de savoir qui des institutions ou de la sociologie, de notre Constitution ou de nos mĆurs collectives, de lâĆuf ou de la poule, est aÌ lâorigine de cette dynamique politique.
En reÌsumeÌ, « cette concurrence suppose une bataille continue entre les individus et les groupes » (27). DeÌs lors, la deÌmocratie emporte en son sein, pour reprendre lâexpression de Raymond Aron, sa propre corruption. La concurrence pacifique comporte les risques de sa dissolution. DâouÌ cette question fondamentale : « quelle est lâintensiteÌ des querelles compatibles avec le maintien de la concurrence pacifique ? » (28). En dâautres termes, comment sauvegarder lâuniteÌ nationale dans un cadre de concurrence interne permanente ? Question quâon peut renforcer si on consideÌre lâuniteÌ comme une condition preÌalable et neÌcessaire aÌ la creÌation de compromis : en effet, le compromis nâest rendu possible que si les parties en preÌsence partagent un projet, un cadre ou un minimum de valeurs en commun.
Raymond Aron aborde un ensemble de conditions qui ne sauraient eÌtre exposeÌes dans leur inteÌgraliteÌ. Nous nous bornerons aÌ celles qui nous paraissent les plus essentielles pour appreÌhender notre temps. Ces conditions, encore une fois, tiennent tant aÌ des facteurs institutionnels quâaÌ des facteurs sociologiques. Nous rappelons systeÌmatiquement ce fait, il est dâimportance. La conjugaison des deux souligne que, chez Aron, une crise deÌmocratique ne saurait se suffire dâun changement constitutionnel ; voilaÌ qui eÌvacue toute forme de slogan simpliste.
Sur le premier point, nous le citerons directement dans le texte : « Le moyen le meilleur, quand il est possible, c’est de donner aÌ l’ensemble des dirigeants politiques le respect des valeurs communes et un certain sentiment de solidariteÌ. Il faut ce que, en geÌneÌral, on deÌnonce, aÌ savoir que l’ensemble des parlementaires se sentent plus solidaires les uns des autres qu’ennemis les uns des autres. Cette proposition peut sembler paradoxale : d’ordinaire, on deÌnonce le fait que les parlementaires, apreÌs avoir eÌchangeÌ des injures dans la salle des seÌances, se retrouvent ensuite aÌ la buvette. Je preÌtends quant aÌ moi que le reÌgime parlementaire fonctionne d’autant mieux que ce sentiment de solidariteÌ entre les adversaires politiques est plus fort. Ce n’est absolument pas paradoxal. Un reÌgime parlementaire ou un reÌgime deÌmocratique suppose des oppositions sur un certain nombre de questions, mais aussi le respect de valeurs communes. Quand il n’y a plus du tout de valeurs communes – et malheureusement nous constatons le pheÌnomeÌne dans un certain nombre de pays aujourd’hui -, le systeÌme de compeÌtition pacifique ne peut plus fonctionner. Encore une fois, ce n’est pas du tout un paradoxe, mais simplement du bon sens : il faut que les diffeÌrents partis politiques gardent le sens de certaines valeurs communes, au moins le sens de la valeur commune du systeÌme de la concurrence pacifique. » (29) Quand lâappeÌtit va, tout va !
En clair, Raymond Aron nous dit quâil faut que lâanimositeÌ politique, donneÌe irreÌductible aÌ la spheÌre politique, ne conduise pas aÌ une animositeÌ personnelle irreÌmeÌdiable. Il va de soi que la politique est aussi affaire dâincarnation, et les deÌtestations sont monnaie courante dans les couloirs des assembleÌes ou bureaux politiques. Reformulons : il ne faut pas que les diffeÌrences dâopinion – le fait que les uns soient libeÌraux et les autres socialistes, que les uns deÌfendent la retraite aÌ 65 ans et les autres aÌ 60 ans – aboutissent aÌ criminaliser la personne dâautrui. Les diffeÌrences dâopinion ne doivent pas devenir des crimes, il faut quâon les admette comme admissibles dans le deÌbat public.
Ce qui paraiÌt eÌtre une lapalissade devient de moins en moins courant. La violence politique se normalise, tant en termes de vocabulaire employeÌ que de violence physique. Elle nous semble reÌsulter de trois facteurs diffeÌrents.
Dâune part, il faut deÌnoncer une certaine forme de radicaliteÌ politique. Mais, sur ce point, il nous faut eÌtre preÌcis et tendre aÌ lâimpartialiteÌ. La radicaliteÌ, surtout chez Aron, nâest pas seulement possible, elle reveÌt un caracteÌre quasi-neÌcessaire. « [Les citoyens] doivent eÌprouver des passions partisanes pour animer le reÌgime et empeÌcher le sommeil de lâuniformiteÌ Â» (30). Et dâajouter : « Je nâoserais dire que le bonheur des citoyens se mesure aÌ lâintensiteÌ des troubles politiques ressentis par la citeÌ, mais la qualiteÌ dâun reÌgime politique ne se mesure pas non plus aÌ la paix apparente » (31). La chose est dite. Toutefois, lâexceÌs de radicaliteÌ peut conduire aÌ lâincapaciteÌ aÌ trouver un terrain commun de discussion. La radicaliteÌ peut mener aÌ la criminalisation de ses adversaires politiques. On se souvient par exemple de ce deÌputeÌ qui, durant la reÌforme des retraites, a poseÌ son pied sur un ballon de football aÌ l’effigie dâOlivier Dussopt, ministre alors en charge de la reÌforme. On se souvient encore, dans la meÌme seÌquence, dâune autre deÌputeÌe ayant traiteÌ ses colleÌgues du camp preÌsidentiel de « monstres ». On se souvient, laÌ aussi, toujours dans la continuiteÌ de cette seÌquence, de ce deÌputeÌ ayant traiteÌ le ministre Dussopt « dâassassin » en plein heÌmicycle.
« Nous projetons dans la verticaliteÌ de nos institutions des vertus pacificatrices qui sont, il faut bien lâadmettre, fantasmagoriques. »
Cette surencheÌre ne traduit pas seulement lâexpression dâune opposition frontale, leÌgitime au demeurant. Nous parlions de tendre aÌ lâimpartialiteÌ : ce qui est en jeu ici nâest pas le fait de deÌfendre la VIeÌme ReÌpublique, la deÌnonciation du racisme systeÌmique ou de violences policieÌres. Il y a laÌ autre chose. Nous assistons aÌ la confusion consciente entre les personnes et leurs actes, entre les individus et leurs ideÌes, consideÌrant que de mauvaises opinions (chose a priori inexistante du point de vue de lâEtat) traduisent une souillure de soi, voire la manifestation dâune faute. Toute la brutaliteÌ de l’expiation, consubstantielle aÌ la reÌparation dâune faute, ne peut donc passer que par la deÌpreÌciation de nos adversaires politiques jusque dans leur intimiteÌ personnelle, aÌ en faire des sujets de meÌpris. Cette culture ne peut engendrer que de la violence et la deÌleÌgitimation de ses adversaires, y compris lorsquâils sont majoritaires. Comment se retrouver en toute cordialiteÌ aÌ la buvette apreÌs sâeÌtre fait traiter dâassassin ? Comment envisager des discussions politiques apaiseÌes lorsquâun adversaire nous enjoint aÌ Â« fermer sa gueule » ? (32) Ce genre dâattitudes est incompatible avec un systeÌme de concurrence pacifique.
DeuxieÌme facteur, cette fois-ci imputable aÌ la majoriteÌ preÌsidentielle : lâemploi ad nauseam de la rheÌtorique de lâarc reÌpublicain. La parole des cadres Renaissance essentialise reÌgulieÌrement toute alternance politique aÌ la dichotomie suivante : celle des modeÌreÌs contre les radicaux, des responsables aux populistes – et pourquoi pas encore, celle des raisonnables contre les fous ; discours quâon peut aiseÌment condenser dans la formule « Moi ou le DeÌluge ». Les innombrables proceÌs en seÌcession, en volonteÌ de faire tomber la ReÌpublique, qui volent tant aÌ lâeÌgard du Rassemblement national que de la Nupes, sonnent comme autant de discours qui sâattribuent la rationaliteÌ par deÌfaut. Certes, on ne saurait refuser toute hieÌrarchisation des discours et propositions politiques ; câest le fondement meÌme de la politique militante. AdheÌrer aÌ un parti ou un projet politique, câest consideÌrer la moindre valeur des discours alternatifs. De meÌme, lâabsence de fermeteÌ aÌ lâeÌgard de doctrines extreÌmistes peut eÌtre assimileÌe aÌ du relativisme. Mais lâexceÌs de partisanisme et lâexceÌs de modeÌration partagent en reÌaliteÌ plus quâils ne veulent bien le conceÌder : une forme de vindicte morale, qui fait de lâalteÌriteÌ politique une figure du mal. Le bloc central alimente de cette façon la surencheÌre en radicaliteÌ. Il y a laÌ un autre facteur qui empeÌche la construction de compromis.
TroisieÌme facteur, qui nous ameÌne aÌ quitter le terrain sociologique pour retourner sur celui institutionnel : la structure de la VeÌme ReÌpublique qui fait du chef de lâEtat le pivot de la politique nationale ; preÌdominance institutionnelle qui grippe la meÌcanique du compromis.
Revenons aÌ des consideÌrations moins dâactualiteÌ. Comment se construit le compromis ? Sans doute recouvre-t-il aÌ la fois une dimension spatiale et une autre temporelle : spatiale, au sens quâil neÌcessite un ou des espaces de discussion dans le(s)quel(s) seront arbitreÌs les deÌsaccords ; temporelle, au sens dâune temporaliteÌ intrinseÌque qui voit le deÌploiement opeÌrationnel de ces discussions selon des impeÌratifs divers et concurrents (calendrier leÌgislatif, meÌdiatique etc.). En clair, construire un compromis, consideÌrer la pluraliteÌ des ideÌes, cela demande du temps, de la maturation, et aÌ aller trop vite, on risque surtout de froisser ses interlocuteurs.
ConcreÌtement, on pense ici aux administrations ministeÌrielles, ouÌ se rencontrent repreÌsentants de lâEtat, techniciens, repreÌsentants syndicaux ou sectoriels ; au Parlement qui abrite les discussions de couloirs, les discussions en commissions, les discussions en heÌmicycle, ouÌ les oppositions sâaffutent en meÌme temps quâelles deÌbattent des amendements potentiellement acceptables, des accords leÌgislatifs aÌ construire, des propositions de loi ou reÌsolutions aÌ meÌme de faire consensus. Par-delaÌ la diversiteÌ des situations eÌvoqueÌes, on retrouve quelques traits communs : une pluraliteÌ dâacteurs aux inteÌreÌts, opinions et objectifs diffeÌrencieÌs, au sein dâune hieÌrarchie complexe qui voit se deÌployer des personnages tout aÌ fait distincts (allant du ministre au repreÌsentant dâinteÌreÌt en passant par le preÌsident de telle commission et meÌme des influences externes plus ou moins diffuses – le corps eÌlectoral en circonscription), soutenus entre eux par divers rapports de force (le deÌputeÌ dâopposition ne saurait avoir le meÌme poids que le rapporteur de telle loi soutenue par le gouvernement). Nous pouvons dire quâune deÌmocratie en bonne santeÌ construit lâinteÌreÌt geÌneÌral – et le compromis – par la confrontation institutionnaliseÌe de lâensemble de ces perspectives, tout en maintenant la pluraliteÌ inheÌrente aÌ ce processus, tant dans les acteurs investis dans le deÌbat que ceux qui participent in fine aÌ lâarbitrage des discussions.
En fait, on peut dire quâune deÌmocratie saine assume et preÌserve le tumulte des discussions, pour la simple et bonne raison que la socieÌteÌ civile elle-meÌme est traverseÌe par la richesse de ses divisions. Nous pouvons meÌme dire que le postulat qui fonde toute deÌmocratie repreÌsentative reÌside dans le constat dâune irreÌductible division de la socieÌteÌ civile mue par des opinions parfois radicalement opposeÌes aÌ laquelle il nous faut penser une issue institutionnelle, donc collective et pacifieÌe. John Locke imagine ainsi lâimpossible peÌrenniteÌ de lâeÌtat de nature par lâincapaciteÌ des individus aÌ se mettre dâaccord, sans lâintervention dâun tiers, ne serait-ce que sur la deÌfinition du tien et du mien. Le passage de la socieÌteÌ de nature aÌ la socieÌteÌ politique trouve ainsi son point de bascule dans lâinstauration de l’EÌtat, compris comme « lâensemble des proceÌdures permettant aÌ cette socieÌteÌ dans lesquels les inteÌreÌts aÌ l’Ćuvre sont contradictoires de les reÌgler par le meÌcanisme de la deÌmocratie parlementaire » (33). Le feÌdeÌralisme ameÌricain reÌpond de la meÌme logique : une construction circonscrite dans un heÌritage historique deÌtermineÌ, qui tente de reÌsoudre le probleÌme de la division aÌ lâaune dâune crise politique singulieÌre et irreÌductible, celle quâont connu les AmeÌricains aÌ partir de la fin du XVIIIeÌme sieÌcle. On est loin de la description abstraite de lâEtat issue de lâempyreÌe des ideÌes, reÌpondant dâune logique de pure philosophie. DeÌfinition ici organique de lâEtat, videÌe de toute substance mystique, qui pense lâuniteÌ nationale comme une construction lente, tumultueuse, et foncieÌrement prosaiÌque, au sens quâelle cherche les moyens pratiques aÌ cette fin (un Parlement, des ministeÌres, des droits politiques, des entiteÌs deÌcentraliseÌes etc.), sans le grandiose dâune estheÌtique politique ou un salut quelconque. Si estheÌtique il y a, câest plutoÌt celle du meÌcanicien, les mains dans le cambouis.
Nous autres Français avons fondeÌ lâensemble de nos reÌgimes politiques depuis au moins la ReÌvolution sur une perspective toute autre. «Rousseau vient preÌsenter une construction qui est antagoniste aux theÌses de Montesquieu, de Voltaire et plus tard de Tocqueville, une conception dans laquelle lâuniteÌ de la nation va se trouver reÌaliseÌe par lâassomption dâun Etat tout-puissant proceÌdant mystiquement dâune volonteÌ geÌneÌrale que personne ne peut jamais deÌcrire. Nous attendons une reÌveÌlation. » (34) PreÌciseÌment, pensent les libeÌraux, parce que lâinteÌreÌt geÌneÌral nâest jamais une donneÌe objective et anhistorique, il ne saurait reÌsulter dâune logique de pure verticaliteÌ, reÌveÌleÌe par lâEtat aÌ la socieÌteÌ.
Or, au lieu dâimaginer des institutions qui pansent la division interne aÌ la socieÌteÌ dans une dynamique allant de bas en haut, dans une inertie qui va de la socieÌteÌ civile aÌ ses repreÌsentants, de ses repreÌsentants aux ministres, des ministres au chef de lâEtat, nous avons produit le contraire. Nous projetons dans la verticaliteÌ de nos institutions des vertus pacificatrices qui sont, il faut bien lâadmettre, fantasmagoriques. Le PreÌsident de la ReÌpublique est perçu comme le pivot aÌ meÌme dâarbitrer nos contradictions. Bien que nâeÌtant pas un farouche opposant aÌ la VeÌme ReÌpublique (contexte de crise politique et de crise algeÌrienne obligent, sans doute), Aron condensait cette perspective dans la formule suivante : « La IVe ReÌpublique reÌduisait lâautoriteÌ de lâexeÌcutif au-delaÌ de la raison, la Ve ampute les preÌrogatives des AssembleÌes au-delaÌ de tout bon sens », avant de conclure, « tout se passe comme si une mauvaise feÌe jetait un sort sur chacun des reÌgimes français au berceau et en preÌparait la mort au jour de sa naissance. » (35) Et Raymond Aron de rappeler, dans son Essai sur les liberteÌs, de quelle manieÌre le PreÌsident de la ReÌpublique domine la VeÌme, plaçant les parlementaires dans un rapport de subordination. « Un homme fait eÌlire les deÌputeÌs qui se reÌclament de lui bien loin de passer par leur intermeÌdiaire avant de se preÌsenter aux suffrages » (36).
Les deÌputeÌs sont ainsi pieÌgeÌs dans une position de redevabiliteÌ, non devant le corps politique, mais devant le preÌsident qui les a fait eÌlire ; fait aggraveÌ par l’inversion du calendrier eÌlectoral. En conseÌquence, le gouvernement ne trouve pas dans le Parlement l’incarnation d’un frein aÌ ses ambitions mais, au contraire, une majoriteÌ de soldats preÌts aÌ combattre pour ses desseins – et une opposition reÌduite au roÌle de teÌmoin. AÌ ce propos, le vice-preÌsident de l’AssembleÌe nationale, Hugues Renson, en motivant il y a quelques temps le non-renouvellement de son mandat, nous livra un preÌcieux teÌmoignage : « L’AssembleÌe nationale en vient aÌ eÌtre consideÌreÌe – et parfois aÌ se consideÌrer elle-meÌme – comme une chambre d’enregistrement de deÌcisions eÌlaboreÌes ailleurs. » Cette relation de subordination est aggraveÌe par l’incapaciteÌ du Parlement aÌ confronter efficacement l’exeÌcutif sur des sujets techniques, ne disposant pas de moyens suffisants et d’un corps administratif deÌdieÌ aÌ cette taÌche.
Cette architecture institutionnelle complique radicalement lâeÌmergence du compromis. Nous avons poseÌ plusieurs conditions aÌ sa reÌalisation : une dimension spatiale (un ou des espaces de fabrication du compromis), une dimension temporelle (temporaliteÌ intrinseÌque qui voit le deÌploiement opeÌrationnel de ces discussions selon des impeÌratifs divers) et le pluralisme des acteurs engageÌs. Lâhyper-preÌsidentialisation est en rupture avec chacune des conditions citeÌes. La multitude des inteÌreÌts et ideÌes divergents, et son reÌseau complexe dâinteractions au sein dâune seÌparation claire des pouvoirs, a eÌteÌ remplaceÌe par la solitude dâun homme face aÌ la foule. Comble de lâaffaire, la toute-puissance preÌsidentielle reÌduit sa capaciteÌ dâaction. ReÌputeÌ aÌ la fois chef du gouvernement, leader de la majoriteÌ parlementaire, faiseur des prix et des salaires, chevalier en lutte contre le choÌmage, maiÌtre de la politique industrielle, au fond, reÌceptacle de toutes les interrogations, espoirs, coleÌres, le chef de lâEtat se retrouve comme paralyseÌ, bien incapable de donner satisfaction aÌ lâensemble des injonctions contradictoires et des regards qui scrutent jusquâaÌ son modeÌle de montre.
Pour cause, nos institutions nâont pas pour objectif de donner pleine satisfaction aÌ tous ces acteurs et enjeux. Les institutions ont en revanche vocation aÌ leur donner un eÌcho et une place dans la deÌtermination des politiques publiques, par la diversiteÌ des acteurs les repreÌsentant au sein de lâEtat, chose rendue largement inopeÌrante par la concentration du pouvoir autour du PreÌsident. Le Parlement est devenu muet, la socieÌteÌ civile aussi, reÌduite aÌ des moyens de contestation bien maigres – allant de la manifestation bruyante aÌ la voie judiciaire. Un homme deÌcide. Le tempo comme le fond des dossiers sont deÌcideÌs aÌ lâElyseÌe. Le reste nâa quâaÌ suivre. Si Raymond Aron marquait sa meÌfiance pour les reÌgimes de toute-puissance parlementaire, il semble bien que ce soit lâinverse, un reÌgime dâheÌgeÌmonie preÌsidentielle, qui est en train de se produire.
Les meÌcaniques du compromis sont grippeÌes, mais ce nâest pas tout. Raymond Aron rappelle que si le compromis neÌcessite lâuniteÌ nationale autour dâun socle de valeurs en commun, et si la deÌmocratie produit dâelle-meÌme ses facteurs de division, il nous faut alors consacrer un espace de neutraliteÌ au sein des instances eÌtatiques dans lequel lâuniteÌ du corps politique prend forme. Par neutraliteÌ, il entend le besoin de soustraire certains organes de l’EÌtat de la lutte partisane. Il vise par cette ideÌe lâadministration, mais il vise encore le chef de lâEtat qui doit dans cette perspective incarner une stabiliteÌ inheÌrente aÌ la sauvegarde des institutions, dans une position aÌ meÌme de deÌpasser le conflit des passions. Certes, sous la VeÌme ReÌpublique, le PreÌsident est formellement soustrait aux luttes partisanes pendant la dureÌe de son mandat, il nâen reste pas moins treÌs (trop ?) engageÌ dans la bataille politique. Il ne sâagit pas seulement de voir de quelle manieÌre une grande partie de sa tactique est dâembleÌe engageÌe dans sa reÌeÌlection, de meÌme que ses opposants qui sont engageÌs dans la meÌme dynamique (comment pourrait-on leur reprocher dâailleurs ?). Il sâagit de voir comment la starification de la figure preÌsidentielle conduit aÌ ce que le vecteur de stabiliteÌ eÌleÌmentaire de nos institutions quâest le chef de lâEtat devienne lui-meÌme lâobjet de toutes les animositeÌs. Tout deÌbat tend aÌ deÌpartager qui est pour ou contre le PreÌsident. Les gadgets du « grand deÌbat », des « conventions citoyennes » jusquâaÌ la « commission transpartisane » accentuent aÌ contre-emploi la crise politique puisquâils concurrencent une institution repreÌsentative eÌlue trop affaiblie (lâAssembleÌe nationale) tout en entretenant le pivot preÌsidentiel de la vie politique. De meÌme, il est aberrant dâobserver de quelle manieÌre, un an aÌ peine apreÌs lâeÌlection de 2022, toutes les attentions et hypotheÌses portent sur 2027.
« Les eÌlites comme les citoyens doivent accepter la lenteur du travail parlementaire. Il faut eÌtre deÌmocrate avant dâeÌtre technicien. »
ExceÌs de radicaliteÌ ou de deÌmagogie, exceÌs de modeÌration, centraliteÌ de la figure preÌsidentielle : pour le dire grossieÌrement, tout meÌne aÌ rendre le compromis insupportable, veÌcu par tout le monde comme une concession aÌ lâennemi, si ce nâest une trahison. Cet eÌnonceÌ peut sembler trop caricatural pour deÌcrire la reÌaliteÌ veÌcue (des compromis persistent et le pays nâest pas aÌ feu et aÌ sang) : il pointe neÌanmoins la dynamique aÌ l’Ćuvre dans la socieÌteÌ et qui ne peut quâaugurer dâune fracturation toujours croissante de la socieÌteÌ.
Le paradoxe de la deÌmocratie française : un EÌtat omnipotent mais inefficace
Cette probleÌmatique de lâefficaciteÌ anime une troisieÌme tension qui touche aÌ lâessence meÌme des deÌmocraties modernes. Le paradoxe de nos reÌgimes politiques est dâavoir organiseÌ dans le meÌme temps la limitation du pouvoir et son extension indeÌfinie. LâEÌtat, ayant historiquement deÌmontreÌ sa capaciteÌ de nuisance par des pratiques arbitraires, devait eÌtre limiteÌ par des contre-pouvoirs et le systeÌme des liberteÌs publiques ; câest la naissance du libeÌralisme politique. Mais lâEtat est dans le meÌme temps le tiers neÌcessaire aÌ la garantie des droits, des droits dâailleurs toujours croissants au fil de lâhistoire. Ainsi avons-nous inclus dans la nomenclature des droits politiques, en plus des droits dits formels propres aÌ la DeÌclaration de 1789 (liberteÌ dâexpression, dâassociation, de conscience etc.), les droits dits eÌconomiques et sociaux de la DeÌclaration universelle de 1948 (liberteÌ syndicale, droit au logement, droit aÌ la santeÌ etc.).
Les socieÌteÌs deÌmocratiques face aÌ lâextension indeÌfinie de lâaspiration eÌgalitaire
Un deÌveloppement soutenu dâailleurs par lâinfusion de lâideÌe deÌmocratique au sein de la socieÌteÌ civile. Tocqueville fut en la matieÌre un des observateurs les plus lucides de ce pheÌnomeÌne : aÌ mesure de lâavancement de la deÌmocratie, du travail quâopeÌrait lâideÌe dâeÌgaliteÌ sur la socieÌteÌ elle-meÌme, le corps social ne pouvait plus seulement se contenter de lâeÌgaliteÌ des droits, elle devait reÌaliser lâeÌgaliteÌ dite des conditions. AÌ charge donc aÌ lâEtat dâorganiser, non plus simplement lâeÌgaliteÌ des droits, mais lâeÌgaliteÌ sociale, ou reÌelle, tant dans le domaine de lâeÌconomie ou de lâeÌducation ; faire en sorte que les plus deÌmunis puissent avoir les conditions de leur subsistance, que les ineÌgaliteÌs ne soient pas trop marqueÌes, que les moins eÌduqueÌs puissent recevoir une formation qualifiante etc.
Pour lâauteur de De la deÌmocratie en AmeÌrique, que Raymond Aron appelait dans La ReÌvolution introuvable son maiÌtre, cette dynamique de lâeÌgaliteÌ sociale distille lâautoritarisme en germes, cela en deux temps. Dâune part, elle produit lâindividualisme : pourvu que lâEtat distribue le bonheur, il devient greÌ aux yeux de tous de vivre isoleÌ de ses pairs, tentation dâautant plus pesante aÌ lâheure ouÌ la socieÌteÌ industrielle produit dâimmenses bienfaits mateÌriels. Confortables et repus, les citoyens s’engouffrent dans le mateÌrialisme et, pour reprendre un langage de gauche, participent dâun processus de deÌpolitisation, car se deÌsinvestissant des affaires publiques. Quel meilleur allieÌ pour le pouvoir, nous dit Tocqueville, que des citoyens qui deÌlaissent la liberteÌ politique ? En clair, qui nâopposent plus de reÌsistance aux velleÌiteÌs du gouvernement ? On le voit dâailleurs, la liberteÌ des libeÌraux ne saurait eÌtre entendue comme lâeÌgoiÌsme. De surcroiÌt, lâeÌgaliteÌ sociale, non contente de distendre les liens sociaux, attribue un ensemble de preÌrogatives nouvelles aÌ la faveur de lâadministration et du politique, renforçant deÌs lors son imprimatur. Ainsi, Tocqueville de conclure : « Je pense que les peuples deÌmocratiques ont un gouÌt naturel pour la liberteÌ ; livreÌs aÌ eux-meÌmes, ils la cherchent, ils lâaiment, et ils ne voient quâavec douleur quâon les en eÌcarte. Mais ils ont pour lâeÌgaliteÌ une passion ardente, insatiable, eÌternelle, invincible; ils veulent lâeÌgaliteÌ dans la liberteÌ, et, sâils ne peuvent lâobtenir, ils la veulent encore dans lâesclavage. Ils souffriront la pauvreteÌ, lâasservissement, la barbarie, mais ils ne souffriront pas lâaristocratie » (37).
Raymond Aron aura ce privileÌge de lâhistoire sur Tocqueville : deux sieÌcles apreÌs ses analyses, il est non seulement teÌmoin de lâheÌgeÌmonie du productivisme dans la spheÌre eÌconomique, avec un accroissement incomparable du niveau de vie geÌneÌral, mais il assiste eÌgalement aÌ la prolifeÌration des droits eÌconomiques et sociaux aÌ meÌme de reconnaiÌtre et dâorganiser lâeÌgaliteÌ sociale. AÌ noter quâaÌ la diffeÌrence de lâauteur normand, Aron adopte une position moins rigide sur lâampleur du pheÌnomeÌne : dit simplement, il consideÌre que la combinaison des liberteÌs formelles et des liberteÌs reÌelles, des droits personnels avec les droits eÌconomiques et sociaux, constitue la meilleure syntheÌse historique entre les ideÌaux libeÌraux et socialistes. Cette syntheÌse le conduira toutefois aÌ conclure : « La deÌmocratie politique, dans les socieÌteÌs industrielles, semble conduire neÌcessairement aÌ une forme de socialisme » (38) ; conclusion dâautant plus deÌfinitive quâelle reÌsulte dâun compromis social qui neÌcessite lâinclusion des classes populaires dans le spectre des institutions. Cette « deÌmocratie des masses », comme il lâappelle, est « une deÌmocratie ouÌ lâEÌtat remplit des fonctions eÌconomiquement et socialement importantes, et dâune importante croissante » (39). La theÌse forte dâAron, câest que cette queÌte eÌgalitaire meÌne ineÌvitablement aÌ une « socialisation » partielle des deÌmocraties libeÌrales.
Ainsi, Aron consideÌre que les deÌmocraties aÌ lâeÌre de la socieÌteÌ industrielle ne peuvent sâaccommoder dâun libeÌralisme eÌconomique total. La combinaison de la compeÌtition pacifique et de lâobsession des probleÌmes eÌconomiques qui caracteÌrise son eÌpoque rend ineÌvitable une demande citoyenne croissante dâintervention de lâEÌtat dans lâeÌconomie. Il sâoppose ainsi aÌ Hayek (40) dans un deÌbat bien connu et tire une conclusion que lâAutrichien ne pouvait accepter : le libeÌralisme politique ne va pas de pair avec le libeÌralisme eÌconomique. « Le systeÌme de la compeÌtition en vue de lâexercice du pouvoir, eÌcrit-il, lorsquâil fonctionne dans une socieÌteÌ cristalliseÌe en groupes dâinteÌreÌts, tend aÌ rendre difficile le fonctionnement dâun systeÌme dâeÌconomie libeÌrale, lâessence de lâeÌconomie libeÌrale eÌtant de laisser les cruauteÌs du progreÌs eÌconomique sâexercer par la force aveugle du marcheÌ […] Lorsque les inteÌresseÌs nâacceptent plus de souffrir aÌ cause des forces aveugles du marcheÌ, comme on dit, ils demandent aÌ lâeÌtat pour atteÌnuer les chocs » (41).
Les deÌmocraties libeÌrales des socieÌteÌs industrielles sont donc condamneÌes aÌ un reÌgime dâeÌconomie mixte, câest-aÌ-dire une socieÌteÌ de marcheÌ sâaccommodant dâune direction partielle de lâeÌconomie. LâEÌtat-providence qui en reÌsulte porte, selon Aron, une instabiliteÌ chronique lieÌe aÌ la tentative de conciliation entre sauvegarde des liberteÌs individuelles, deÌveloppement dâune bureaucratie utilitariste, et deÌlibeÌration politique.
Quarante ans apreÌs, la demande eÌgalitaire sâest accentueÌe
Difficile de ne pas donner raison aÌ Aron. La quasi-inteÌgraliteÌ des Etats occidentaux ont multiplieÌ ces dernieÌres deÌcennies des meÌcanismes sociaux en matieÌre de pauvreteÌ, de santeÌ, de logement ou dâeÌducation. La France sâillustre par une croissance particulieÌrement marqueÌe de tels dispositifs. Lâimmixtion de lâEtat nâest pas seulement fiscale, elle est encore normative et administrative, les gouvernements successifs multipliant plans et numeÌros verts pour pallier aux deÌfaillances de la socieÌteÌ. Dynamique heureuse ? LaÌ-dessus, il nous faut seÌparer le bon grain de lâivraie. Dans PenseÌe sociologique des droits de lâhomme, Aron sâoppose laÌ encore aux libeÌraux classiques, estimant quâau fond, la distinction entre droits dits personnels et droits eÌconomiques et sociaux, entre liberteÌ formelle et liberteÌ reÌelle, est surfaite. Non quâil nâexiste aucune tension entre ces deux poÌles : mettre en Ćuvre le droit aÌ la santeÌ implique un appareil administratif et un interventionnisme bien plus preÌgnants que la simple garantie de la liberteÌ dâexpression. Mais le droit formel, deÌs lors quâil est reconnu par la leÌgislation nationale, consacre le droit reÌel : ce qui permet in concreto de sâexprimer librement, câest de voir sa liberteÌ dâexpression consacreÌe par le Parlement. La fin reste donc inchangeÌe, tendre aÌ rendre reÌel les droits formels ; seuls les moyens peuvent diffeÌrer. Aussi consideÌre-t-il que les droits personnels ne furent quâune eÌtape, tout aÌ fait historique, dans un processus plus vaste qui consiste, en un mot, dans la deÌfense du propre : contre lâarbitraire royal et la menace quâil faisait peser sur la digniteÌ personnelle, il nous a fallu inventer lâEtat de droit ; contre les meÌcaniques iniques de la socieÌteÌ industrielle ulteÌrieure, il a fallu creÌer les droits eÌconomiques et sociaux. LaÌ encore, la fin reste invariable : la deÌfense du propre, du sujet, de la digniteÌ.
Dâautant que, depuis la mort dâAron en 1983, le pheÌnomeÌne de lâextension de la demande dâeÌgaliteÌ au-delaÌ des terrains politiques et eÌconomiques sâest poursuivie. Avec lâeffondrement du communisme et le deÌveloppement des theÌories post-structuralistes en sciences sociales, la gauche occidentale a connu dâimportantes mutations ces dernieÌres deÌcennies. Les domineÌs ont changeÌ de visage et les rapports de dominations ne sont plus essentiellement eÌconomiques. Avec lâintersectionnaliteÌ, notion dâabord descriptive et reÌserveÌe aux theÌses de sociologies et de science politique, et maintenant reÌapproprieÌe par le langage militant de ce que nous appellerons la gauche identitaire (42), les discriminations deviennent multiples, proteÌiformes, et sâentrecroisent. Pour comprendre plus finement les rapports de dominations qui sont en jeu au sein des socieÌteÌs occidentales, la race, la sexualiteÌ, le genre, lâaÌge, la morphologie, la culture, sont autant de caracteÌristiques qui viennent compleÌter et sâajouter aÌ la cateÌgorie classique de « classe sociale ».
Le succeÌs du paradigme post-structuraliste, indeÌpendamment des apports non neÌgligeables que ce dernier a pu apporter aux sciences sociales, sâexplique aussi par la continuation logique de lâextension de lâideÌe eÌgalitaire. Une dynamique dâailleurs deÌjaÌ souligneÌe dans ses balbutiements par Raymond Aron dans LiberteÌ, libeÌrale ou libertaire ?. En reÌsulte laÌ encore des appels incessants aÌ un surcroiÌt d’interventionnisme politique, consideÌrant la pertinence de lâEtat comme appareil de correction des structures sociales perpeÌtuant lâoppression. Dans la continuiteÌ de ce deÌbat entre liberteÌ formelle et liberteÌ reÌelle – ou plutoÌt ici, eÌgaliteÌ formelle et eÌgaliteÌ reÌelle – reste aÌ savoir ce qui releÌve dâun souci leÌgitime et neÌcessaire dâanalyser les structures empeÌchant la pleine deÌtermination de lâindividu et ce qui deÌnote de consideÌrations reÌsolument illibeÌrales. Câest une chose de constater les conseÌquences normatives dâun imaginaire structurellement masculin dans la deÌtermination et la reÌpartition des taÌches meÌnageÌres ou des professions entre hommes et femmes ; une autre que dâen appeler aÌ lâEtat pour sanctionner des hommes trop enclins aÌ laisser leurs femmes passer lâaspirateur ou faire le repassage ; fin qui impliquerait la naissance dâune structure policieÌre dâampleur – si seulement celle-ci est possible. On peut rejoindre au moins partiellement lâanalyse dans son pan descriptif, mais nullement ses conclusions normatives. Aron adoptait dâailleurs une attitude semblable aÌ lâeÌgard de Marx : grand lecteur de lâauteur du Capital, appuyant reÌgulieÌrement sur la finesse de ses constats quant aÌ lâalieÌnation ou la neÌcessiteÌ de rendre les liberteÌs reÌelles, Aron sâattaqua reÌgulieÌrement au couÌt institutionnel de la dictature du proleÌtariat, pointant dâembleÌe les germes autoritaires qui impreÌgnent cette penseÌe (43).
LâEÌtat-providence français : quand individualisme et paternalisme vont de pair
Cette dynamique qui consideÌre que la liberteÌ sociale constitue bien une partie inteÌgrante du domaine de la liberteÌ sâest mue en France en une allergie pour les liberteÌs personnelles et eÌconomiques.
LaÌ ouÌ les libeÌraux doivent rechercher lâeÌquilibre entre les liberteÌs, comme le soulignait reÌgulieÌrement Raymond Aron, la France a basculeÌ dans une preÌfeÌrence nette pour une croissance indeÌfinie de la socialisation de lâeÌconomie. En deÌmontre lâaugmentation massive des deÌpenses publiques, la part toujours plus large de lâadministration, la multiplication des agences gouvernementales et autres organes publics dâintervention dans lâeÌconomie, les plans en tout genre, qui concernent tant lâadministration locale que lâEtat central ; et meÌme, en eÌlargissant, il ne se trouve pas aujourdâhui un parti politique majeur qui ne deÌfende pas, aÌ quelques exceptions preÌs, dâaccroiÌtre les deÌpenses (44), ceux proposant un rationnement somme toute mineur se voyant immeÌdiatement opposer lâaccusation en ultra-libeÌralisme.
Lâambiance geÌneÌrale nâest pas aÌ la liberteÌ, elle est aÌ la tutelle : chacun queÌmande pour soi des avantages, quelques bienfaits, et des torts pour les autres. Ainsi voit-on reÌgulieÌrement des groupes dâinteÌreÌt reÌclamer ici ou laÌ des aides eÌconomiques – les temps sont toujours difficiles – mais se fiche royalement quâon conditionne le RSA ou quâon pointe reÌgulieÌrement du doigt les familles les plus modestes quant aÌ lâallocation de rentreÌe scolaire ou lâallocation choÌmage ; le tout, aÌ la faveur dâune administration toujours plus encline aÌ controÌler. Que des groupes dâinteÌreÌt existent, câest une chose convenue en deÌmocratie – Aron y voyait meÌme le deÌveloppement normal dâune socieÌteÌ atomiseÌe ouÌ la voix individuelle perd en influence. Que ces groupes se meuvent en reÌgne des idiosyncrasies ouÌ lâinteÌreÌt geÌneÌral importe peu tant que lâEtat veille au confort de chacun, voilaÌ qui est beaucoup plus inquieÌtant et qui confirme le cauchemar tocquevillien tant redouteÌ. Ce ne sont pas seulement les liberteÌs eÌconomiques qui en paÌtissent, ce sont encore, de façon paradoxale, les liberteÌs sociales qui en font les frais (par lâaccroissement toujours plus large du pouvoir de lâEtat), et les liberteÌs politiques, qui ne sauraient survivre au sein dâun appareil dâEtat mu par la verticaliteÌ.
La combinaison de lâindividualisme auquel se reÌfeÌrait Tocqueville et de la croissance du paternalisme eÌtatique dans le cadre de lâEÌtat-providence contribue aÌ reÌduire aÌ peau de chagrin la responsabiliteÌ individuelle. Alors quâils deÌleÌguent de plus en plus de preÌrogatives aÌ lâEÌtat, les citoyens nâabandonnent pas pour autant leur aspiration aÌ la liberteÌ individuelle.
« En clair, Raymond Aron nous dit quâil faut que lâanimositeÌ politique, donneÌe irreÌductible aÌ la spheÌre politique, ne conduise pas aÌ une animositeÌ personnelle irreÌmeÌdiable. »
Le reÌcent psychodrame des retraites illustre aÌ merveille cet individualisme orphelin de responsabiliteÌ individuelle. MalgreÌ la reÌaliteÌ du probleÌme budgeÌtaire et deÌmographique que pose le systeÌme par reÌpartition, et refusant par principe de discuter dâun changement de mode de financement (en instaurant, par exemple, une part de capitalisation), les contestations symbolisent ce refus de choisir entre hausse des cotisations des actifs, baisse des pensions des retraiteÌs et augmentation de lâaÌge de deÌpart aÌ la retraite. Ainsi, le citoyen se deÌsinteÌresse compleÌtement des contraintes reÌelles que nous venons dâexposer : il exige que lâEÌtat apporte une solution rapide et indolore. Quâon ose soulever lâinsoutenabiliteÌ du systeÌme, il reÌtorquera avec deÌdain : « alors, taxons les riches ! ». Cette deÌresponsabilisation sâobserve eÌgalement sur la question climatique. Alors que tout le monde communie dans la deÌnonciation de lâinaction du gouvernement et la revendication dâune action forte et volontaire, personne ne semble preÌt aÌ consentir au moindre effort. On trouve toujours plus pollueur que soit aÌ qui demander dâassumer la reÌsolution du probleÌme.
Ces deux exemples deÌvoilent la meÌcanique perverse du despotisme deÌmocratique se nourrissant de lâaffaissement de lâengagement civique : dans une valse incessante, la responsabiliteÌ se transfeÌre des uns aux autres, incapable de se fixer sur un hoÌte susceptible de lâassumer. En attendant, faute dâune reÌforme reÌaliste et ambitieuse, le probleÌme persiste. On ne peut donc comprendre la crise de la deÌmocratie française si lâon eÌvacue de lâeÌquation sa dimension culturelle : les institutions sont dâautant plus enclines aÌ la centralisation et aÌ lâomnipotence que les citoyens demandent dâeÌtre mis sous tutelle.
La mise sous tutelle des citoyens renforceÌe par la demande dâefficaciteÌ
Mais revenons aÌ la question de lâefficaciteÌ. Elle devient pressante quand, comme exposeÌ, vient lâheure de gloire de lâeÌconomie mixte. Câest quâen effet, si lâEtat voit ses preÌrogatives sâaccroiÌtre, si sa preÌsence doit se faire plus manifeste, si lâattention se focalise sur ses bienfaits (souhaiteÌs, pas toujours reÌaliseÌs), alors lâEtat doit toujours tendre aÌ lâefficaciteÌ. DeÌs lors se fait aÌ nouveau jour la question des liberteÌs : peut-on concilier respect des liberteÌs politiques, respect des liberteÌs personnelles et efficaciteÌ de lâaction administrative ? En dâautres termes, dans une eÌre qui accorde ses faveurs aux experts, techniciens et ingeÌnieurs, peut-on toujours souffrir des lenteurs inheÌrentes aÌ la deÌlibeÌration deÌmocratique et aÌ la garantie des droits ? « La confiance que nous eÌprouvons dans la science, la technique, l’organisation s’irrite des lenteurs qu’entraiÌne la deÌlibeÌration comme de la paralysie que risquent de causer les checks and balances, dans lesquels les auteurs de constitutions voyaient jadis l’art supreÌme et la garantie de la liberteÌ. Ce qui eÌtait hier la fierteÌ des leÌgislateurs fait aujourdâhui le deÌsespoir des techniciens. » (45) LâefficaciteÌ est dâessence rythmique. Les temps morts sont un mal. Il faut aller vite. Toujours plus vite. « Parce que, vu sous l’angle de l’efficaciteÌ des travaux et de leur organisation, ce systeÌme de compeÌtition entraiÌne une deÌperdition de forces. Il est insupportable pour un homme qui a le gouÌt de l’efficaciteÌ d’eÌtre obligeÌ de consacrer des heures, des jours, des semaines, des mois aÌ convaincre des gens qui ne savent pas de quoi il s’agit, et il est ineÌvitable que, au fur et aÌ mesure que les socieÌteÌs sont davantage dirigeÌes par des meneurs de masses, par des techniciens, par des administrateurs, ceux-ci aient de moins en moins de gouÌt pour les reÌgles, pour le jeu de la compeÌtition eÌlectorale. » (46)
La mentaliteÌ de lâingeÌnieur est assez peu compatible avec lâesprit deÌmocratique. Elle lâest dâautant moins quâelle tente de prospeÌrer sur fond dâun inconfort : « lâeÌvolution du systeÌme deÌmocratique conduit aÌ une situation structurellement instable, en obligeant lâEtat aÌ eÌtre responsable dâune treÌs grande partie de lâeÌconomie, tout en reÌduisant consideÌrablement son pouvoir de deÌcision. » (47) Nous retrouvons ici la tension primordiale dâun reÌgime deÌmocratique moderne, entre limitation du pouvoir et souveraineteÌ populaire qui tend aÌ eÌlargissement de ses preÌrogatives : limitation contre lâarbitraire, extension pour lâeÌgaliteÌ sociale. « LâeÌvolution du systeÌme parlementaire tend aÌ lâaffaiblissement du pouvoir, alors que lâeÌvolution eÌconomique du systeÌme deÌmocratique tend aÌ lâextension des fonctions de lâEtat. » (48) Et Aron de conclure : « Il en reÌsulte donc une neÌcessiteÌ apparente, un EÌtat de plus en plus eÌtendu et de plus en plus faible, ou encore un Etat dont le prestige, la capaciteÌ dâaction et de deÌcision vont en diminuant, et dont les fonctions sâeÌtendent » (49). Lâexemple quâil cite est assez frappant de notre eÌpoque. Concernant la politique des prix, les gouvernements cherchent toujours aÌ convaincre les syndicats dâeÌtre modeÌreÌs et, sâadressant au patronat, lui demandent en paralleÌle de limiter la distribution de dividendes. On peut difficilement sâempeÌcher de penser ici aÌ un Bruno Le Maire demandant continuellement aux grandes enseignes depuis la crise en Ukraine de limiter leurs marges afin que le couÌt de lâinflation ne repose pas dans son inteÌgraliteÌ sur les consommateurs. Parce quâil doit organiser lâeÌgaliteÌ sociale, lâEtat est perçu comme le garant du pouvoir dâachat (extension de ses preÌrogatives), ce meÌme Etat incapable dâimposer des mesures trop restrictives comme le blocage des prix ou la limitation des marges, au risque dâaffaiblir irreÌmeÌdiablement la dynamique eÌconomique (limitation de son pouvoir).
Dans ce climat, quel avenir pour lâEtat de droit et le parlementarisme ? Il y a un risque clair de deÌpreÌciation des institutions ouÌ, deÌfinitivement, lâingeÌnieur devient preÌsident. Tout deÌpend in fine de lâeÌtat dâesprit ambiant, tant des dirigeants que des citoyens – et meÌme en reÌaliteÌ, bien plus de la « psychologie des chefs ». « Il faut que les dirigeants politiques aient un certain respect de ces reÌgles du jeu et veuillent qu’elles soient respecteÌes. Or, la psychologie des meneurs de masses, la psychologie des eÌconomistes dirigistes, la psychologie des ingeÌnieurs qui construisent les barrages, tout cela est extreÌmement peu favorable au systeÌme de la compeÌtition. » (50) En clair, il ne faut jamais que les impeÌratifs dâefficaciteÌ prennent le pas sur lâesprit deÌmocratique. Les eÌlites comme les citoyens doivent accepter la lenteur du travail parlementaire. Il faut eÌtre deÌmocrate avant dâeÌtre technicien.
Le paradoxe de la moderniteÌ se mateÌrialise donc par la tension qui existe entre deux aspirations incompatibles. La premieÌre, celle de la liberteÌ, sous-tend une socieÌteÌ plurielle, dans laquelle les individus sont appeleÌs aÌ se diffeÌrencier et aÌ se singulariser, mais implique lâacceptation dâune hieÌrarchisation et dâineÌgaliteÌs. La seconde, celle de lâeÌgaliteÌ, sous-tend une socieÌteÌ de lâuniformiteÌ et de lâindiffeÌrenciation, laissant peu de place aux initiatives individuelles, le citoyen nâexistant quâaÌ travers la collectiviteÌ. La premieÌre tend au retrait de lâEÌtat et aÌ la responsabilisation des individus, la seconde implique un eÌtat centralisateur, vertical et technocratique.
Nous partageons avec Aron lâideÌe selon laquelle les deÌmocraties modernes, aÌ lâeÌre de la complexiteÌ des socieÌteÌs industrielles, ne peuvent eÌchapper aÌ ce paradoxe amenant aÌ un reÌgime mixte contenant une part de socialisation. En revanche, Tocqueville avait raison de noter que les deÌmocraties peuvent emprunter deux chemins, celui de la liberteÌ ou celui de la servitude. Car des deux aspirations, lâon peut choisir dâen privileÌgier une aux deÌpens de lâautre, de faire pencher la balance du coÌteÌ des liberteÌs. Montesquieu, Constant, Tocqueville, Aron, tous voient dans la deÌmocratie libeÌrale constitutionnelle le modeÌle le plus apte pour se preÌvenir de la route de la servitude.
Quel avenir pour le modeÌle de la deÌmocratie libeÌrale constitutionnelle en France ?
Nous vivons lâeÌpoque de toutes les urgences. Climat, covid, terrorisme, islamisme, inseÌcuriteÌ, paupeÌrisation, recul des deÌmocraties libeÌrales, monteÌes en puissance des logiques belliqueuses : sommes-nous aÌ la croiseÌe des chemins ? Lâair de la liberteÌ nâest-il pas voueÌ aÌ se rareÌfier, voire disparaiÌtre, au risque dâeÌtouffer ? Tout conspue aÌ la queÌte irreÌpressible dâefficaciteÌ. Ainsi sâenchaiÌnent les plaidoiries en faveur de lâordre : face au terrorisme, cessons avec la preÌsomption dâinnocence et enfermons preÌventivement les ficheÌs S ; « nous sommes en guerre », aÌ quoi bon deÌlibeÌrer ? ; la planeÌte se reÌchauffe, il nous faut dâurgence planifier, restreindre, administrer ; la deÌlinquance prospeÌre, rompons avec cet EÌtat de droit aureÌoleÌ de naiÌveteÌ ; les Jeux Olympiques approchent, reÌinstaurons des QR codes et des zones de controÌle. Ce nâest pas seulement lâaisance avec laquelle les doctrines de lâordre se transmettent, selon un principe dâinertie, des intellectuels aux politiques, des politiques aux parlementaires, des parlementaires aux ministres, des ministres au PreÌsident, sans arreÌtoir quelconque, qui doit nous inquieÌter. Câest encore cette adheÌsion de façade chez les citoyens au systeÌme des liberteÌs qui ne passe jamais lâeÌpreuve du reÌel. Il est aiseÌ dâeÌtre scandaliseÌ par les atteintes aux liberteÌs. Tout le monde est outreÌ de voir de quelle manieÌre, par exemple, les restrictions lieÌes aux Jeux Olympiques vont infiltrer jusquâaux aspects les plus eÌleÌmentaires de la vie sociale (comme circuler dans sa rue ou aller aÌ son travail). A lâunisson, il ne se trouve pas une personne – ou presque – qui ne voit pas en horreur la multiplication de tels dispositifs restrictifs. Pourtant, câest avec une certitude dâexpert quâon peut affirmer que tous les esprits conceÌderaient aÌ la neÌcessiteÌ de telles mesures si par malheur survenait une attaque terroriste. Lâurgence lâexigerait. Personne aujourdâhui ne pourrait ainsi deÌfendre la fin des cameÌras de surveillance sans passer pour un gauchiste bisounours de la dernieÌre heure.
« EÌtre eÌtranger au pouvoir, voilaÌ le criteÌre deÌterminant pour acqueÌrir le sentiment intime quâil est autoritaire. »
Quâon sâentende bien : la demande en seÌcuriteÌ est fondamentalement leÌgitime. Mais si la question institutionnelle pouvait eÌtre reÌsumeÌe aÌ la seÌcuriteÌ et lâefficaciteÌ, nul besoin de construire une socieÌteÌ politique faite de pouvoirs et contre-pouvoirs, de sujets de droit et de meÌcanisme de controÌle, nul besoin dâun Parlement, nulle utiliteÌ aÌ des eÌlections : il nous suffirait dâaccorder lâadministration des choses aux experts ou aux fanatiques de la matraque (les deux allants souvent de pair…). Si on leÌgitime le pouvoir sur lâunique criteÌre de la neÌcessiteÌ de la force publique, si lâinstauration dâun LeÌviathan condense la finaliteÌ de toute socieÌteÌ politique, si, dit autrement, le pouvoir sâauto-leÌgitimait, alors il nây a substantiellement plus rien qui ne diffeÌrencie les reÌgimes deÌmocratiques des reÌgimes autoritaires – ces derniers seraient sans doute dâailleurs consideÌreÌs comme plus vertueux.
Les reÌgimes libeÌraux sont fondeÌs sur un rapport inverse : lâAutoriteÌ est astreinte par la socieÌteÌ civile ; laÌ ouÌ la neÌcessiteÌ du pouvoir pense lâinverse. La socieÌteÌ civile est creÌancieÌre aÌ lâencontre du pouvoir dâun ensemble de droits inalieÌnables. Le pouvoir est au service de la socieÌteÌ civile, non lâinverse. AÌ ce titre, il ne saurait jamais eÌtre illimiteÌ. DeÌs lors quâon inverse ce rapport, que le pouvoir cherche aÌ restreindre les liberteÌs et les droits de chacun, motifs pris parfois de consideÌrations treÌs seÌrieuses et nobles, câest la nature meÌme de lâAutoriteÌ qui change, non plus fondeÌ sur la neÌcessiteÌ du Droit, mais sur lâextension indeÌfinie du gouvernement. On repense aÌ cette phrase de François Sureau : « On peut dire tant quâon voudra que la liberteÌ de boire des bocks en terrasse ne se compare pas aÌ celle dâeÌcrire. Câest bien possible, et câest tout aÌ fait indiffeÌrent. Personne dâautre que le citoyen nâa qualiteÌ pour juger de lâemploi quâil fait de sa liberteÌ Â».
La queÌte dâefficaciteÌ, en plus dâeÌtre irreÌpressible, est, elle aussi, leÌgitime et neÌcessaire. Mais la dynamique qui sâinstalle est toute autre : celle dâune efficaciteÌ qui se fait systeÌmatiquement au deÌtriment des droits politiques. Nous parlons par exemple dâinstaurer la reÌtention de suÌreteÌ – lâideÌe quâon puisse prolonger la peine de prison dâun individu sur la base de soupçons conseÌquents dâun risque de reÌcidive. Lâobjectif est clair : preÌvenir la criminaliteÌ, empeÌcher un surcroiÌt dâinseÌcuriteÌ, voire de drame. Mais aÌ quel prix ? LâideÌe fondamentale en socieÌteÌ libeÌrale est quâavant lâincrimination, il nây a rien. Un rien eÌloquent, un rien qui eÌnonce, un rien normatif. Ce postulat renferme toute la structure de la socieÌteÌ du Droit : la liberteÌ est. Sans asteÌrisque, sans condition, sans devoir paralleÌle. Tout le monde est libre par principe, tout le monde est dâabord innocent, et ce nâest quâa posteriori, en fonction dâun acte dâincrimination, quâil y a des criminels aÌ sanctionner. « DeÌs lors quâil nây a que des coupables potentiels et que la reÌpression est mise en Ćuvre par lâEtat ou susceptible de lâeÌtre, il nây a plus de citoyens libres ; il nây a quâune masse de personnes susceptibles toÌt ou tard de voir peser sur eux la feÌrule de lâEtat ». Cette formule de Sureau condense merveilleusement la bascule qui sâopeÌre aÌ travers les logiques seÌcuritaires : on passe de la liberteÌ aÌ la suspicion geÌneÌraliseÌe, de lâinnocence aÌ la culpabiliteÌ preÌsumeÌe, du sujet de droits, digne, singulier, aÌ la masse, indiffeÌrencieÌe, magmatique, qui, toÌt ou tard, pourra faire lâobjet de la reÌpression. Câest en ce sens que nous parlons dâune efficaciteÌ qui se fait au deÌtriment des droits : on ne saurait enfermer un individu sur la base de rien (ce quâest la reÌtention de suÌreteÌ), sauf aÌ eÌtre en infraction avec nos propres principes ; et si la suspicion suffit, au fond, nous nâavons rien aÌ envier au creÌdit social aÌ la chinoise. Pourquoi la penseÌe se dirige-t-elle immeÌdiatement vers la deÌpreÌciation des droits et non vers des hypotheÌses plus prosaiÌques, certes moins ideÌologiques, qui concernent les moyens et les missions de lâadministration et des services de renseignement, les moyens concrets mis en oeuvre aÌ la reÌinsertion, le nombre dâagents et les outils mis aÌ disposition ? ConsideÌrations sans doute plus techniques, peu aÌ meÌme de nourrir les passions vivaces qui traversent notre socieÌteÌ…
Dira-t-on que cette logique, angeÌlique aÌ souhait, aboutira aÌ la libeÌration dâindividus qui, ineÌvitablement, recommenceront leurs meÌfaits. Câest bien possible. Mais, aÌ bien y reÌfleÌchir, rien nâempeÌchera la reÌalisation de ce risque. LaÌ reÌside le poison des logiques seÌcuritaires : se targuant dâun risque perpeÌtuel, elles distillent lâideÌe dâun ordre illimiteÌ, leÌgitimant de façon aussi perpeÌtuelle la mise en Ćuvre de mesures de controÌle toujours croissantes. Câest une logique dâauto-justification et nous voyons bien dâailleurs de quelle manieÌre apreÌs chaque attentat se rassemble le bal des apoÌtres du tout seÌcuritaire, reÌclamant toujours plus de restrictions, tout en promettant aÌ chaque fois quâelles suffiront aÌ endiguer la menace. Ne permettant aucun surcroiÌt dâefficaciteÌ, ces discours ne font en reÌaliteÌ que restreindre les liberteÌs, rien de plus.
VoilaÌ lâideÌe matricielle qui irrigue les Etats libeÌraux : un rapport au pouvoir fondeÌ sur la liberteÌ preÌalable des individus. « Car enfin, pour quâil puisse eÌtre reÌputeÌ avoir choisi ses gouvernements en toute liberteÌ, ce qui deÌtermine une part essentielle de leÌgitimiteÌ dâun systeÌme politique, le citoyen doit conserver en toute circonstance sa souveraineteÌ intellectuelle et morale. […] Le parlement nâest fondeÌ aÌ deÌcider que dans les limites du respect de ces droits qui renferment la leÌgitimiteÌ politique. » (51) Ce que nous voyons aÌ lâĆuvre sous les diverses urgences qui pressurisent la socieÌteÌ, câest la transformation lente, progressive, eÌparse, mais certaine, du citoyen en sujet, aÌ la disposition du pouvoir en place.
Nous touchons deÌs lors aÌ un point neÌvralgique des deÌmocraties, et nous en revenons aÌ Aron. La vertu des reÌgimes deÌmocratiques ne reÌside pas dans lâefficaciteÌ. Aron consideÌre dâailleurs quâelle deÌpend sans doute assez peu du reÌgime politique ; du moins, il ne saurait jamais eÌtre un facteur exclusif. Dans lâabsolu, un reÌgime deÌmocratique nâa pas vocation aÌ eÌtre efficace ; ou plutoÌt, laÌ nâest pas fondeÌe sa supeÌrioriteÌ. La supeÌrioriteÌ des deÌmocraties trouve sa reÌalisation dans la garantie des droits. « Si l’on part de l’ideÌe des pessimistes que tout pouvoir corrompt et que le pouvoir absolu corrompt absolument, on conclura que, le pouvoir deÌmocratique eÌtant le plus faible et le plus limiteÌ, c’est celui qui corrompt le moins et qui commet le moins d’exceÌs. Cette justification paraiÌtra bien pessimiste, mais rien n’empeÌche de traduire la meÌme ideÌe en termes optimistes, et cela consiste aÌ dire : la deÌmocratie est, jusqu’aÌ preÌsent, le reÌgime qui, de beaucoup, a introduit le systeÌme de pouvoir le plus constitutionnel, c’est-aÌ-dire qui a le plus reÌduit le coÌteÌ arbitraire du gouvernement. C’est celui qui, de beaucoup, a donneÌ aux individus et aux citoyens le plus de garanties par rapport aÌ l’EÌtat, ce qui fait que, si on consideÌre les reÌgimes par rapport aux individus, je n’heÌsiterai pas un seul instant aÌ dire que, des reÌgimes connus ou, en tout cas, connus aÌ notre eÌpoque, la deÌmocratie est de loin le meilleur. » (52)
Conclusion
Nous parlions en introduction de notre propos de deux tendances concurrentes de la deÌmocratie : lâune qui tend aÌ la maximisation du pouvoir, lâautre qui tend aÌ sa limitation. Cette simple conclusion, que le gouvernement doit eÌtre limiteÌe en raison de ses exceÌs toujours aÌ venir, nous ameÌne aÌ radicalement choisir la deuxieÌme dite libeÌrale de la deÌmocratie, seule aÌ meÌme de garantir les fondements de lâordre social : les liberteÌs personnelles et politiques.
Cette ideÌe nâa plus rien dâeÌvident. Car cette proposition emporte son lot dâinconveÌnients : elle renonce aÌ la perfection. « Que les reÌgimes deÌmocratiques soient des reÌgimes instables, cela me paraiÌt incontestable. Quâils soient faibles, câest souvent le cas, quoiquâil ne faille pas geÌneÌraliser: tout deÌpend des pays. Mais, si lâon veut chercher les meÌrites, ils sont immenses. Les meÌrites sont immenses aÌ une condition – et câest laÌ que le machiaveÌlisme intervient -, aÌ condition que lâon ne cherche pas un reÌgime parfait. » (53) Or, si nous vivons lâeÌpoque de toutes les urgences, nous vivons pour lâessentiel le refus du mal irreÌductible. AcculeÌs dâurgences toujours croissantes, nous ne supportons plus lâexistence de la violence, des attentats, de la pauvreteÌ, des eÌmeutes, bref, de tout un tas de pheÌnomeÌnes sociaux qui, il faut le dire, ont toujours existeÌ, et sans doute de façon irreÌmeÌdiablement plus meurtrieÌre par le passeÌ – nul jugement moralisateur ici, simple analyse descriptive. HysteÌrisation aÌ bas bruit des esprits, qui sâimaginent toujours vivre en reÌgime de liberteÌs, alors que notre rapport au pouvoir a basculeÌ depuis belle lurette. AÌ vrai dire, nos institutions ont toujours traduit notre preÌfeÌrence pour le ceÌsarisme, la verticaliteÌ, le jacobinisme, en clair tout ce qui permet au pouvoir de se draper dans une position de domination, que celle-ci se traduise par des tendances autoritaires, bureaucratiques ou technocratiques.
« Raymond Aron nous rappelle que les peuples deÌmocratiques sont assez peu enclins aÌ supporter la mollesse politique. »
Nous expeÌrimentons une irritabiliteÌ extreÌme face au mal, et nous consentons aÌ tout pour nous en preÌmunir. Le seul beÌneÌficiaire ici, câest le tiers eÌtatique, qui dispose de toujours plus de preÌtextes et de moyens pour eÌtendre le controÌle administratif. La crise eÌcologique en est encore une illustration : face au peÌril climatique, beaucoup en appellent aÌ la planification et au besoin dâadheÌrer aÌ une logique de guerre. France StrateÌgie dâeÌcrire : « Les besoins de l’eÌconomie de guerre et les peÌnuries de la sortie de guerre sont aÌ l’origine de deÌmarches de planification, destineÌes aÌ atteindre la meilleure allocation des ressources disponibles dans un contexte imposant « une gestion normative sous contrainte ». Ce sont aujourd’hui les limites planeÌtaires qui en fournissent le cadrage. » (54) Câest oublier que le plan implique le commandement hieÌrarchique. Il substitue au citoyen libre le tiers eÌtatique et son armeÌe administrative. Et toujours cette neÌcessiteÌ, au nom de laquelle il est devenu si aiseÌ de restreindre les liberteÌs. Arbitrer entre lâessentiel et le superflu, tel que proÌneÌ par beaucoup de tenants de lâeÌcologie politique, renverse le rapport entre l’individu et l’administration : si la deÌmocratie libeÌrale postule lâimpossibiliteÌ pour le pouvoir de trier entre boire des bocks en terrasse et eÌcrire des livres, le plan implique lâinverse. C’est la tutelle qui roÌde, ainsi que la conditionnaliteÌ et la surveillance ; un triptyque redoutable pour les liberteÌs publiques. Une telle hieÌrarchisation, par la diversiteÌ des criteÌres de jugement, des fins en concurrence, des preÌfeÌrences individuelles, ne peut s’opeÌrer qu’aÌ travers le reÌgne d’une techno-administration omnipotente.
Lâacceptation de lâimperfection eÌvoqueÌe par Aron nâest pas un renoncement. Il ne sâagit jamais de dire : les attentats ont toujours existeÌ, il faut se reÌsigner. Jamais les libeÌraux, encore moins Aron, proÌnent la passiviteÌ politique. Aron a immeÌdiatement choisi Londres en 40, a deÌfendu lâindeÌpendance de lâAlgeÌrie, a deÌnonceÌ les crimes staliniens et tous les totalitarismes. Lâenjeu ici porte sur une autre question bien plus fondamentale : quel couÌt institutionnel sommes-nous preÌts aÌ consentir en vue de la reÌduction du mal ? Ce que reÌpondent les libeÌraux, câest quâaÌ moins de consideÌrer que la fin justifie les moyens, on ne saurait accepter un couÌt exorbitant sans que la garantie des droits ne disparaisse par la meÌme.
Lâensemble de ces consideÌrations – la neÌcessaire deÌfense des liberteÌs, la lutte contre lâarbitraire, la garantie des droits – nous conduisent aÌ la conclusion politique suivante : il nous faut deÌsormais proÌner la rupture.
La rupture avec notre logique institutionnelle, faisant la part belle au gouvernement, aÌ l’administration, aÌ lâestheÌtique napoleÌonienne, aÌ la queÌte de puissance ; la rupture avec la verticaliteÌ, lâisolement de la figure preÌsidentielle, le controÌle administratif ; la rupture avec notre culture politique, notre individualisme, notre eÌgalitarisme forceneÌ. Cette rupture ne trouvera pas dâissue par le biais dâune modaliteÌ politique exclusive. Nous lâavons rappeleÌ : chez Aron, la deÌmocratie est autant un fait institutionnel quâun fait sociologique. Changer la constitution ne suffira pas, changer nos mentaliteÌs ne suffira pas, eÌcrire des livres ne suffira pas, inventer une nouvelle estheÌtique ne suffira pas : il faudra un peu de tout cela pour oser espeÌrer aboutir aÌ un changement conseÌquent ; eÌtant avertis que les circonstances jouent pour beaucoup dans ce genre de processus, souvent aÌ la deÌfaveur de toutes sortes de plans et projections. Le temps deÌjoue le plus souvent nos attentes. Le vacarme de la vie est ainsi fait : la surprise est laÌ, tapis dans la seconde qui vient, dans le cliquetis de la montre sur le point de sonner. Le vacarme de la vie est ainsi fait, mais apreÌs tout, voilaÌ sans doute le principe sur lequel repose lâaction humaine.
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Dans sa contribution Ă notre recueil en hommage Ă Raymond Aron (le consulter ICI), Alexis CarrĂ© rappelle le lien indĂ©fectible que Raymond Aron tissait entre Etat-Nation et rĂ©gimes des libertĂ©s. Alexis CarrĂ© considĂšre la nation comme un rĂ©ceptacle de la dĂ©libĂ©ration et un moyen d’Ă©largir l’horizon politique.
Une premieÌre version de ce texte fut prononceÌe aÌ la journeÌe dâeÌtude Raymond Aron du 22 juin 2023.
« Les nations europeÌennes sont-elles voueÌes aÌ la deÌcadence si elles demeurent des nations (1) ? »
Avec un ton anodin, qui conviendrait davantage aÌ la formulation dâun sujet de dissertation, Aron formule pourtant laÌ ce qui fut, de son propre aveu, la question obseÌdante de son temps. Constatons dâembleÌe que, depuis sa mort, lâemprise de ladite question nâa fait quâeÌtendre et eÌpaissir lâombre quâelle fait peser sur notre vie pratique. Si sa preÌsence se manifeste par des signes eÌvidents, il est, jâen conviens, un tant soit peu inexact de dire quâelle nous peÌse. Câest en effet chez nous, en Europe, laÌ ouÌ le deÌclin des nations a subi sa plus forte acceÌleÌration ces dernieÌres deÌcennies, que ce processus a susciteÌ le plus dâespoir et eÌteÌ accueilli avec la plus franche alacriteÌ. Le deÌsaccord de lâopinion reçue avec Aron ne porte donc pas sur la question de savoir sâil y a ou non un deÌclin des nations, mais sur la manieÌre dont il convient de lâappreÌcier. Et câest ce deÌsaccord qui pousse Aron aÌ poser cette question, non pas dans des termes geÌneÌraux, mais aux europeÌens en particulier. La dissolution des nations est-elle une eÌtape et peut-eÌtre meÌme un passage obligeÌ dans le grand mouvement de lâhistoire europeÌenne vers plus de progreÌs ou le triste symbole de notre deÌcadence morale et politique ? Ce nâest pas en effet par fatalisme que beaucoup dâentre nous acceptent aujourdâhui la reÌaliteÌ de ce deÌclin, comme quelque chose de regrettable, certes, mais dâineÌvitable. Les europeÌens accompagneÌrent ce processus avec un enthousiasme que meÌritait selon eux de susciter cet eÌlargissement qui leur semblait eÌvident et bienvenu de notre horizon politique. Pour qui adopte ce dernier point de vue, lâobsession dâAron paraiÌt facilement eÌtre celle dâun homme inapte aÌ se deÌtacher dâun monde, le sien, commençant de disparaiÌtre, et encore incapable, par manque de preuves ou par exceÌs de preÌjugeÌs, dâappreÌcier aÌ leur juste valeur les meÌrites de celui qui eÌtait alors encore en train de naiÌtre. Aron doutait de ses promesses tandis que nous vivons sa reÌaliteÌ. Son obsession, compreÌhensible alors, pour qui veut eÌtre charitable, nâaurait aujourdâhui tout simplement plus lieu dâeÌtre. Cette ligne dâargumentation, quâon voit aussi aÌ lâĆuvre dans une certaine lecture de la reÌaction dâAron aux eÌveÌnements de mai 68, voudrait faire de lui un penseur, certes respectable, mais finalement deÌpasseÌ par les eÌveÌnements, et enfermeÌ dans des conceptions que peÌrimeÌrent la fin de la lutte contre le nazisme puis celle de la Guerre Froide. Lâattachement dâAron aÌ la nation nâa pourtant rien de sentimental. Pour comprendre la question qui donne son titre aÌ ce texte il nous faut donc, pour un temps du moins, lutter contre lâempire de lâopinion reçue et taÌcher de saisir ce quâAron craignit de nous voir perdre en perdant la nation.
Nation et reÌgime repreÌsentatif
Lâattachement dâAron aÌ la nation nâest pas, comme nous le disions, de nature sentimentale â il nâest pas non plus essentiellement estheÌtique. Sâil faut craindre le deÌclin des nations câest preÌciseÌment pour lui parce que lâexistence de cette forme moderne de lâamitieÌ civique fut indissociable de lâeÌmergence des reÌgimes libres et demeure indispensable aÌ leur maintien. Ce qui semble eÌtre en jeu dans la nation pour Aron, câest moins une particulariteÌ de style, une culture ou un folklore, quâune certaine qualiteÌ de lâagir et du langage humain, qui par les rapports quâelle eÌtablit entre certains hommes permet aÌ ces derniers de se gouverner eux-meÌmes. Constatable par la raison naturelle, elle est non seulement un eÌleÌment essentiel aÌ la compreÌhension de notre reÌgime mais eÌgalement une reÌaliteÌ politique sans laquelle le fonctionnement de nos institutions serait en reÌaliteÌ menaceÌ :
« Les reÌgimes deÌmocratiques nâont pas pour fonction de creÌer les EÌtats ou lâuniteÌ des nations ; ce qui est possible, câest que lâuniteÌ des EÌtats et des nations reÌsiste aÌ la compeÌtition permanente des hommes et des ideÌes. On nâa jamais creÌeÌ une nation en disant aux hommes : allez et disputez-vous. Parfois, lâOccident semble conseiller aux pays libeÌreÌs de faire sortir le pouvoir de leurs divisions. » (2).
Une science politique qui choisit dâignorer cette reÌaliteÌ aggrave ainsi les difficulteÌs quâelle preÌtend reÌsoudre. En se contentant de penser lâEÌtat comme lâinstitutionnalisation des divergences dâinteÌreÌts et dâopinions preÌsents dans la socieÌteÌ, elle accentue les conflits qui en deÌcoulent, mais empeÌche aussi ladite socieÌteÌ de se constituer en pouvoir, en une capaciteÌ dâagir collective. Il dit ailleurs :
« Pour dire les choses autrement, un systeÌme de compeÌtition pacifique suppose lâexistence de lâEÌtat, lâexistence dâune nation. Un des signes les plus eÌtonnants aujourdâhui de lâinculture politique est lâideÌe, extreÌmement reÌpandue que, quand il nâexiste pas encore dâEÌtat, on peut le creÌer et quâon peut le creÌer par des proceÌdeÌs deÌmocratiques. » (3).
En effet, nous tendons promptement aÌ attribuer beaucoup des meÌrites de notre mode de gouvernement au pluralisme des socieÌteÌs libeÌrales, et câest en son nom que lâon se reÌjouit du deÌpassement de la nation et, aÌ travers elle, de lâintoleÌrance et de lâexclusion dont elle serait la source. Or, pour Aron, le pluralisme libeÌral ne saurait produire les effets beÌneÌfiques que lâon attend de lui, la compeÌtition pacifique, aÌ moins dâagir sur une communauteÌ dâhommes qui ne veulent pas eÌtre seÌpareÌs et pour lesquels existent des principes de commandement leÌgitimes. Câest parce que ces hommes veulent vivre et partager un meÌme commun que leurs deÌsaccords suscitent en eux, non pas le deÌsir de se seÌparer, de se soumettre ou de se deÌtruire les uns les autres, mais celui de se convaincre en vue dâagir ensemble, câest-aÌ-dire de donner aÌ lâautre des raisons susceptibles de gagner son approbation, son concours et meÌme sa libre obeÌissance.
Sans preÌsupposer cette force contraire quâest lâamitieÌ civique, et lâexistence dâune hieÌrarchie dâagents et de fins, les meÌmes diffeÌrences dâopinions et dâinteÌreÌts que nous avons coutume de ceÌleÌbrer engendraient au contraire une deÌfiance et une hostiliteÌ qui rendraient impossible le fonctionnement de notre reÌgime. La « disparition leÌgale des rangs et des conditions » aÌ laquelle Aron associe lâeÌmergence de la deÌmocratie libeÌrale ne signifie donc pas pour lui lâabandon de tout principe hieÌrarchique ou de toute notion de bien commun. Elle permet au contraire de dissocier dans une certaine mesure la minoriteÌ qui dans tout reÌgime concentre les fonctions de commandement de celle qui dans toutes socieÌteÌ concentre les ressources et les moyens dâinfluence. Cette classe politique et dirigeante peut se libeÌrer de lâeÌtreinte des « socialement puissants » et asseoir son autoriteÌ parce quâelle se soumet aÌ la neÌcessiteÌ livrer publiquement des raisons dâagir en commun et ne le peut humainement et sans trop de risque que parce quâexiste cette amitieÌ entre celui qui commande et celui qui obeÌit, uniteÌ supeÌrieure sans laquelle la division des eÌlites risquerait dâentraiÌner lâexploitation ou la guerre civile.
Le libeÌralisme et ses ennemis
Aron rejette donc lâideÌe quâil suffise que lâhomme soit libre et sans attaches, les institutions neutres et la socieÌteÌ diverse pour que lâexistence du reÌgime libeÌral soit garantie. Ceci ne fut pas, comme on le dit parfois, une inflexion tardive, reÌpublicaine ou pessimiste, dans la penseÌe dâAron. DeÌs 1939, dans un discours prononceÌ aÌ lâaube de la guerre devant la SocieÌteÌ Française de philosophie, il deÌclare en effet :
« Lâoptimisme politique et historique du XIXe sieÌcle est mort dans tous les pays. Il nâest pas question aujourdâhui de sauver les illusions bourgeoises, humanitaires ou pacifistes. Les exceÌs de lâirrationalisme ne disqualifient pas, bien au contraire, lâeffort neÌcessaire pour remettre en question le progressisme, le moralisme abstrait ou les ideÌes de 1789. Le conservatisme deÌmocratique, comme le rationalisme, nâest susceptible de se sauver quâen se renouvelant » (4).
Loin de fournir une justification aÌ la philosophie du progreÌs, les exceÌs du pessimisme anthropologique et de sa concreÌtisation politique dans lâAllemagne hitleÌrienne confirmeÌrent deÌs les anneÌes 30 pour Aron la neÌcessiteÌ dâen penser la critique, non pas certes afin de remettre en question le reÌgime libeÌral qui sâen reÌclamait mais au contraire en vue de le renouveler.
Ce quâAron reÌalise lors de son seÌjour en Allemagne et aÌ lâapproche de la guerre, câest quâil est vain de penser notre reÌgime aÌ partir dâune conception vide ou neÌgative de la liberteÌ qui eÌvacue la perspective de lâagent lui-meÌme. Penser la politique aÌ partir de cette ideÌe de liberteÌ câest en effet abandonner tout possibiliteÌ pour les motifs que poursuivent les hommes quand ils agissent de constituer le fondement dâun commandement â câest-aÌ-dire dâune obligation ou dâun devoir (si le motif est bon, il doit valoir pour les autres) et dâune autoriteÌ chargeÌe dâen demander et dâen obtenir le respect et lâaccomplissement (il me revient ou aÌ quelquâun dâautre de mâassurer quâon le poursuive). Dans le cadre de cette philosophie du progreÌs la justification des contraintes devient alors purement exteÌrieure. Il ne sâagit plus de rapports concrets, du commandement de certains hommes sur certains autres et des raisons quâils partagent ou ne partagent pas, mais dâinstitutions dont la structure et lâeÌtendue se fondent deÌsormais, non pas sur les questions que je me pose quand jâagis (puisquâaucun de mes motifs ne mâautorise aÌ lâimposer aux autres hommes), mais sur le comportement des hommes en geÌneÌral, sur la façon dont ils usent de leur liberteÌ. Lâanthropologie, la question de savoir si lâhomme en geÌneÌral est bon ou mauvais, deÌtermine doreÌnavant la nature du reÌgime souhaitable (libeÌral et paisible dans le premier cas, autoritaire et violent dans le second). Les tenants de la premieÌre hypotheÌse, parce quâils la pensent naiÌvement porteÌe par le courant de lâhistoire, rendent les choix pratiques et moraux indiffeÌrents : les hommes en apprenant aÌ user de leur liberteÌ sans empieÌter sur celle des autres peuvent vivre en paix. Ceux de la seconde, parce quâils ne voient quâune histoire pleine de bruit et de fureur abolissent la possibiliteÌ de tout jugement pratique ou moral au profit dâune meÌtaphysique irrationaliste de la volonteÌ qui justifie selon eux lâassujeÌtissement dâun homme naturellement mauvais, ou dangereux, câest-aÌ-dire sans loi, aÌ un pouvoir sans limite. Or Aron, le perçoit bien, les partisans de lâoptimisme anthropologique sont incapables de comprendre la guerre qui vient et de justifier les sacrifices que rendra bientoÌt neÌcessaire lâhostiliteÌ des nihilistes qui rejettent et condamnent lâideÌal de civilisation.
Nation, devoirs et rationalisme politique
Et câest dans lâideÌe de nation quâil trouve la possibiliteÌ dâune reÌaffirmation de la primauteÌ des devoirs qui ne soit pas incompatible mais au contraire favorable aÌ lâexistence dâun reÌgime libre (5). Dans ce reÌgime, fondeÌ sur la primauteÌ des droits, le type dâamitieÌ qui lie les membres dâune meÌme nation devient le veÌhicule indispensable et effectif de nos obligations et de notre rationaliteÌ pratique. Indispensable parce que, sans cette force, le reÌgime des droits se dissout sous lâeffet de ses propres forces centrifuges, et effective, car câest du fait du bien que constitue cette amitieÌ que notre socieÌteÌ, par le seul spectacle de son fonctionnement, suscite en nous le deÌsir dây participer, non du fait des inteÌreÌts dont la protection lâexige, bien que ces raisons existent, mais parce que la participation aÌ la vie nationale en elle-meÌme nous apparaiÌt comme un bien dâun type particulier dont nous souhaitons jouir et dont nous ne pouvons jouir que par cette existence commune. Câest, non en vue de droits abstraits, mais de ce bien dont la conservation et la poursuite deÌfinissent pour les membres dâune nation une vie digne dâeÌtre veÌcue, que lâon peut rendre compte de leur deÌtermination aÌ la sacrifier plutoÌt que dâen eÌtre priveÌs. Et câest en lâabsence de ce bien que nos passions, reÌduites aÌ celles qui occupent nos vies dâindividus, cessent de fournir son ressort aÌ la reÌsistance que toute collectiviteÌ oppose aÌ ceux qui cherchent aÌ la soumettre :
« La morale du citoyen, câest de mettre au-dessus de tout la survie, la seÌcuriteÌ de la collectiviteÌ. Mais si la morale des Occidentaux est maintenant la morale du plaisir, du bonheur des individus et non pas la vertu du citoyen, alors la survie est en question. Sâil ne reste plus rien du devoir du citoyen, si les EuropeÌens nâont plus le sentiment quâil faut eÌtre capable de se battre pour conserver ces chances de plaisir et de bonheur, alors en effet nous sommes aÌ la fois brillants et deÌcadents » (6).
En admettant ceci, nous aurions aÌ la rigueur eÌtabli que le deÌclin des nations eÌquivaut aÌ toutes fins utiles aÌ un changement de la nature de notre reÌgime, mais nous nâaurions pas exclu la possibiliteÌ que ce changement convienne aÌ lâair du temps. La pacification des relations entre EÌtats ne rendrait-elle pas superflus, avec la menace de la domination, le souci de lâindeÌpendance et la neÌcessiteÌ de se battre pour la conserver ? Ce changement de la nature de notre reÌgime ne serait-il pas aussi rendu neÌcessaire en vertu dâune contradiction interne aÌ la deÌmocratie libeÌrale qui tendrait aÌ la faire sortir de la forme politique qui lâa vue naiÌtre ? Câest ce que semble penser celui que lâEurope nouvelle est le plus preÌs de sâeÌtre donneÌe pour penseur. Loin de nier les liens quâeÌtablit Aron entre la nation et la preÌservation dâun commandement politique moralement exigeant, JuÌrgen Habermas souscrit aÌ cette connexion pour immeÌdiatement la condamner :
« Il existe une discordance remarquable entre les traits quelque peu archaiÌques des âobligations potentiellesâ, assumeÌes par ceux qui partagent un destin commun et sont preÌts aÌ faire des sacrifices les uns pour les autres, et la conception normative quâont dâeux-meÌmes les sujets de droit librement associeÌs dans lâEÌtat constitutionnel moderne. […] Or, une telle image sâaccorde mal avec la culture des LumieÌres, dont le cĆur normatif consiste aÌ abolir toute morale en vertu de laquelle un quelconque sacrifice serait publiquement exigeÌ. […] AÌ la diffeÌrence de ce qui preÌvaut en morale, en droit positif les obligations sont secondaires. […] Sous de telles preÌmisses, il est de toute façon impossible de justifier le service militaire obligatoire ou la peine de mort » (7).
On le voit ici, câest bien le sentiment dâobligation, que le deÌsir dâuniteÌ de ses membres rend la nation capable de produire chez ces derniers, que lâon vise aÌ eÌpuiser au travers du deÌpassement de cette dernieÌre, et ceci, non en vue de quelque dessein volontairement pernicieux, mais afin de reÌaliser pleinement la possibiliteÌ, contenue dans les droits de lâhomme, dâune existence individuelle parfaitement autonome. La tentative de deÌpasser la nation en Europe ne fut donc pas seulement une conseÌquence malheureuse et inattendue de la politique des droits de lâhomme, mais envisageÌe consciemment comme une condition de sa reÌalisation pratique. Cette tentative ne pouvait neÌanmoins reÌussir que si ce deÌpassement aboutissait aÌ une progressive pacification des relations entre EÌtats aboutissant aÌ une forme plus ou moins acheveÌe de socieÌteÌ globale ouÌ, la menace de la domination ayant laisseÌ place aÌ la coopeÌration pacifique, disparaissait avec elle le souci de lâindeÌpendance.
Comme les plus myopes esprits le constatent aujourdâhui, la reÌgulation des relations entre EÌtats a peut-eÌtre diminueÌ certaines incertitudes, surtout eÌconomiques, mais elle nâa pas fondamentalement changeÌ la nature des menaces et des risques politiques propres aÌ lâordre international. LâenteÌtement avec lequel les EuropeÌens entretiennent leur ignorance collective de cette reÌaliteÌ ne saurait sâexpliquer que par notre deÌsir de reÌaliser le projet dont elle excluait pourtant la possibiliteÌ. Aron touche neÌanmoins aux raisons qui donneÌrent aÌ cet espoir un ascendant pour ainsi dire irreÌpressible sur notre vie morale et politique.
EÌpuiseÌes et deÌgouteÌes dâelles-meÌmes par deux guerres mondiales, les nations dâEurope entreÌrent dans la Guerre Froide avec le sentiment aigu et nouveau de leur faiblesse. Ce continent qui, reÌalisant la preÌdiction de Kant, avait jusquâalors donneÌ ses lois au monde se retrouvait soudain composeÌ dâEÌtats-nations, deÌpouilleÌs de leur empire, et incapables de concurrencer les deux Grands. Le reÌve dâun monde sans guerre et dâune vie sans obligation sâempara des nations dâEurope parce quâil adoucissait et reÌpondait exactement aÌ la perspective de leur impuissance.
Mais si le deÌclin mateÌriel des « nations de petits espaces » est indeÌniable, rien nâindique selon Aron que leur deÌcadence politique et morale sâensuive meÌcaniquement de cette premieÌre constatation. En premier lieu parce que la supeÌrioriteÌ de ce quâil appelle les « peuples de grands espaces » (il deÌnombre aÌ cette eÌpoque EÌtats-Unis, Union SovieÌtique, Chine et Inde) est ineÌgale, faillible et contestable. Et les 60 anneÌes qui suivirent la reÌdaction de Paix et guerre ne confirment-elles pas que ces grands EÌtats perdirent souvent leurs moyens, aussi supeÌrieurs fussent-ils, contre des adversaires incomparablement plus faibles ? Parce que lâhistoire ne suit pas des lois meÌcaniques qui les condamnerait aÌ lâavance et pour le simple fait que le deÌpassement des nations fut en Europe le produit dâune deÌcision consciente, et non dâune fataliteÌ imposeÌe de lâexteÌrieur, il ne saurait nous apparaiÌtre comme ineÌvitable.
En fournissant son ressort passionnel aÌ lâeÌchange public des raisons, la nation et lâamitieÌ politique quâelle rend possible entre les hommes, sont ce qui transfigure la compeÌtition permanente des hommes et des ideÌes, le deÌsir de commandement et les deÌsaccords sur le juste et lâinjuste, de cause de violence en source de vie civique, de guerre des dieux en espoir de reÌconciliation et dâuniteÌ. Parce quâelles mobilisent le deÌsir quâont naturellement les hommes de vivre en commun, les nations permettent aÌ leurs membres de deÌlibeÌrer aÌ propos de plus de choses concernant lesquelles ils sont en deÌsaccords, plus de choses dont ils ont besoin de se convaincre les uns les autres et, pour cela, de fournir leurs raisons. Elles eÌlargissent plus quâelles ne reÌtreÌcissent lâhorizon politique des buts que nous pouvons collectivement poursuivre. En cela, elles sont une source de force et dâaction en deÌpit meÌme dâune faiblesse mateÌrielle dont Aron nous rappelle que nous aurions tort de nous deÌsespeÌrer. Le monde qui sâannonce a de toute façon peu de chance de nous laisser le luxe de nous en priver, fuÌt-ce pour cultiver notre jardin.
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Dans sa chronique pour Contrepoints, notre responsable des relations institutionnelles Sacha Benhamou revient sur la proposition de Marion MarĂ©chal visant Ă arrĂȘter prĂ©ventivement tous les fichĂ©s S. Il dĂ©nonce les surenchĂšres sĂ©curitaires portant atteinte Ă lâEtat de droit et en appelle Ă la dĂ©fense de la dĂ©mocratie libĂ©rale.
Selon Sacha, la proposition de Marion MarĂ©chal mĂ©connait lâun des socles de la tradition juridique libĂ©rale de l’Occident : le droit Ă la sĂ»retĂ©, dĂ©jĂ prĂ©sent dans l’Habeas corpus et garanti en France par la DĂ©claration des droits de lâHomme et du citoyen.
« Sâil est vrai que la majoritĂ© des terroristes Ă©taient fichĂ©s S, tous les fichĂ©s S ne sont pas des terroristes. »
Ainsi, il considĂšre que dĂ©truire les fondements de lâOccident revient Ă donner la victoire Ă nos ennemis.
En outre, Sacha rappelle le risque dâinstrumentalisation des lois dâexception Ă des fins autres que la lutte contre le terrorisme. Tel a notamment Ă©tĂ© le cas avec lâusage des lois anti-terroristes pour rĂ©primer les manifestations. Lâutilisation de ces lois pourrait aussi bien sâappliquer aux fichĂ©s S pour avoir Ă©tĂ© militant de lâultra-droite (comme certains membres de ReconquĂȘte) ou pour avoir cĂŽtoyĂ© un fichĂ© S.
« Consentir Ă lâarbitraire, mĂȘme dans lâobjectif noble de lutter contre le terrorisme, est la voie la plus sĂ»re vers la tyrannie. »
Aussi, notre responsable des relations institutionnelles constate que la dĂ©mocratie libĂ©rale et lâOccident ont perdu leur pouvoir de sĂ©duction comme en tĂ©moigne la montĂ©e de lâislamisme et des « tenants dâun Occident fantasmĂ© ».
Afin de retrouver leur attractivitĂ© intellectuelle, Sacha conseille de ne pas seulement se contenter du refus de la radicalitĂ© et du populisme mais de contrattaquer Ă la moindre menace, comme l’ont fait les Ukrainiens.
Enfin, si Sacha considĂšre que la mission de lâEtat est de garantir la sĂ©curitĂ© des citoyens, celle-ci ne doit pas sâexercer au prix du sacrifice de lâEtat de droit. Il nous rappelle que la libertĂ© implique une part de risque.
« Nous devons assumer que dans une sociĂ©tĂ© libre, le risque zĂ©ro nâexiste pas. »
Pour lire la chronique de Sacha, cliquer ICI.
Publié le 09/12/2023.
Dans lâĂ©mission Les visiteurs du soir sur CNEWS, notre chargĂ© dâĂ©tudes RafaĂ«l Amselem dĂ©nonce la permanence de la logique de lâEtat dâurgence Ă l’occasion des futurs Jeux olympiques.Â
InterrogĂ© par FrĂ©dĂ©ric TaddeĂŻ sur la proposition initiale de gratuitĂ© des transports pendant les JO, RafaĂ«l dĂ©nonce une « farce » et constate une dĂ©gradation constante de la qualitĂ© du service des transports parisiens alors mĂȘme que les prix augmentent.
Aussi, il reproche aux Jeux olympiques dâĂȘtre exclusivement rĂ©servĂ© Ă une certaine classe sociale et de sâinscrire dans une logique discriminante comme en tĂ©moigne notamment lâexpulsion de certains Ă©tudiants de leurs chambres CROUS.
« Nous avons des Jeux olympiques qui ne sont pas capables d’organiser la dignitĂ©. »
A propos de la sĂ©curitĂ© des Jeux, notre chargĂ© dâĂ©tudes dĂ©nonce une certaine permanence de la logique de lâEtat dâurgence qui sous-entend que lâEtat de droit ne serait pas en mesure de garantir la sĂ©curitĂ© des citoyens. Si cette logique peut ĂȘtre dĂ©battue en temps de crise exceptionnelle (COVID, terrorisme), elle ne peut ĂȘtre appliquĂ©e Ă l’organisation des Jeux olympiques qui relĂšve dâun choix politique.
« Je suis gĂȘnĂ© par la permanence de la logique de l’Etat d’urgence qui considĂšre les libertĂ©s comme un obstacle Ă la sĂ©curitĂ©. »
MĂȘme sâil ne sâoppose pas par principe Ă lâexigence de sĂ©curitĂ©, RafaĂ«l considĂšre toutefois que dans un systĂšme de libertĂ©s publiques, lâadoption des mesures de sĂ©curitĂ© doivent faire lâobjet dâun dĂ©bat public.
« Dans un Etat de droit, l’organisation de la sĂ©curitĂ© dĂ©pend d’un schĂ©ma institutionnel qui prĂ©serve les contre-pouvoirs. »Â
A ce titre, il regrette que la CNIL nâait Ă©tĂ© informĂ©e que tardivement de certains dispositifs et rappelle que le Conseil dâEtat a mis en lumiĂšre les insuffisances de lâĂ©tudes dâimpact du projet de loi sur la sĂ©curitĂ© des Jeux.
De plus, il juge que le recours aux drones ou aux camĂ©ras augmentĂ©es est liberticide et disproportionnĂ©, quand bien mĂȘme le Conseil Constitutionnel nâa pas censurĂ© les dispositions lĂ©gislatives affĂ©rentes. Notre chargĂ© dâĂ©tudes rapporte la position de la CNIL selon laquelle lâusage de camĂ©ras augmentĂ©es est anormal dans un Etat de droit.
« Nous n’avons pas Ă©tĂ© convoquĂ©s en tant que citoyens pour se prononcer sur ces mesures sĂ©curitaires. »Â
RafaĂ«l analyse que dans un tel Etat de droit, la libertĂ© est premiĂšre. DâaprĂšs lui, cela implique que le citoyen soit considĂ©rĂ© comme Ă©tant par nature innocent et non suspect. Or, le dispositif de surveillance appliquĂ© lors des Jeux olympiques part du postulat inverse et sâinscrit dans une logique illibĂ©rale.
Enfin, Rafaël conclut que le risque zéro ne peut exister et que la sécurité sera toujours un prétexte pour adopter des mesures liberticides.
Pour voir l’intervention de RafaĂ«l, cliquer ICI.
Publié le 07/12/2023.
Dans sa chronique pour lâOpinion, notre prĂ©sidente Monique Canto-Sperber appelle Ă ne pas alimenter une « guerre des mots » et faire preuve de plus dâhonnĂȘtetĂ© intellectuelle pour enrichir le dĂ©bat dĂ©mocratique.Â
Depuis le 7 octobre dernier et les tragiques attaques terroristes du Hamas, lâopinion publique ainsi que la presse se voient dĂ©chirĂ©es par une « guerre des mots » et dâopinions. Monique soulĂšve quâil est rare de voir des personnalitĂ©s publiques et/ou politiques prendre parti comme cela a Ă©tĂ© le cas lors de ce conflit.
Monique rappelle que les Ătats-Unis, dans le Premier amendement de leur Constitution, tolĂšrent lâexpression de certains points de vue radicaux et extrĂȘmes, si tant est quâils nâappellent ni Ă la discrimination ni Ă la haine. Il sâagit avant tout dâopinions politiques (parfois racistes ou antisĂ©mites) non susceptibles dâĂȘtre incriminĂ©es, au nom du respect du dĂ©bat dĂ©mocratique.Â
Monique se veut en accord avec ce point de vue libĂ©ral, initialement portĂ© par John Stuart Mill. Elle affirme que « censurer les opinions, mĂȘme extrĂȘmes, revient Ă se priver dâune occasion dâen dĂ©battre et dâune chance dâenrichir les raisons Ă lâappui de ses convictions ». Elle prĂ©cise cependant que le dĂ©bat doit ĂȘtre soumis Ă des « normes communes de vĂ©ritĂ© et dâhonnĂȘtetĂ© argumentative » pour quâil soit sain et lĂ©gitime. Monique revient sur la tournure spectaculaire quâont pris ces dĂ©bats dans le monde universitaire. De nombreuses opinions ont Ă©tĂ© revendiquĂ©es sous couvert de la « recherche acadĂ©mique » mais qui semblaient pourtant bien Ă©loignĂ©es de la rĂ©alitĂ© des faits. Monique sâinquiĂšte de lâinterprĂ©tation subjective donnĂ©e Ă certains termes, auxquels on ne veut pas attribuer de dĂ©finition claire, « Ă©tablie et partagĂ©e », mais plutĂŽt une signification biaisĂ©e et influencĂ©e par la cause et les intĂ©rĂȘts quâon dĂ©fend.Â
« Câest du reste la condition premiĂšre pour le succĂšs de la communication humaine : si lâon veut convaincre son adversaire et lâamener Ă changer dâopinion, encore faut-il quâil ne doute pas quâon parle de la mĂȘme chose que lui. »
Pour Monique, la condition premiĂšre de toute interaction et communication humaine rĂ©side dans lâutilisation dâun langage commun et dans la dĂ©finition claire des termes employĂ©s. NĂ©anmoins, il apparaĂźt clair que les dĂ©bats autour du conflit au Moyen-Orient Ă©chappent Ă cette rĂšgle dâor. Le bien-fondĂ© du dĂ©bat nây est pas respectĂ©. Monique estime que les dĂ©bats, en plus dâĂȘtre biaisĂ©s quant Ă la description de la rĂ©alitĂ©, n’ont pas pour vocation de trouver un terrain dâentente. Au contraire, lâobjectif est de gagner la confrontation dâidĂ©es et dâinstaller « une forme dâhĂ©gĂ©monie sur le sens des mots ».Â
« La libertĂ© dâexpression est prĂ©cieuse car elle permet de dĂ©battre Ă lâinfini, dans la certitude quâon rencontrera toujours un contradicteur, non pour rĂ©duire le dĂ©bat Ă une juxtaposition de bulles de certitudes. »
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Publié le 05/12/2023.
