Raymond Aron et la gauche

 

Dans un entretien pour notre recueil en hommage à Raymond Aron (le consulter ICI), Bernard Cazeneuve salue le goût de l’intellectuel pour la recherche de la vérité. L’ancien Premier ministre met notamment en lumière la rupture de Raymond Aron avec la gauche française en choisissant de dénoncer les crimes staliniens et les dérives totalitaires du communisme soviétique.

 

En acceptant d’écrire un article sur les relations de Raymond Aron à la gauche française, à l’invitation du think tank GenerationLibre, je savais qu’il me faudrait penser aux tragédies du siècle passé et les confronter aux idéologies qui les avaient engendrées. De la pensée de l’auteur de L’Opium des Intellectuels, j’avais surtout retenu sa filiation, qui de Montesquieu à Tocqueville, en passant par Benjamin Constant, situait Raymond Aron dans la mouvance libérale. Parmi ceux qui vénéraient Sartre et se méfiaient de Camus – dont l’esprit de nuance le rendait suspect aux yeux de certains –rares étaient ceux qui admiraient Raymond Aron. Pourtant, par sa pensée, il dominait déjà de la tête et des épaules les débats de son temps. Comme François Mauriac, il s’évertuait à plonger une torche dans les ténèbres d’une période encore fracturée par les séquelles de la Seconde Guerre mondiale et la division du monde en deux blocs antagonistes. La publication de ses Mémoires et du Spectateur engagé, au début des années quatre-vingt, avait été pour ma génération la révélation d’une implacable exigence intellectuelle. À l’opposé de certains de ses congénères, ses analyses et ses choix l’avaient préservé des aveuglements d’une époque dominée par les idéologies. Dans les émissions audiovisuelles, où on l’interrogeait sur ses positions politiques ou sur les controverses qui l’avaient opposé aux intellectuels dominants, il racontait le processus d’excommunication dont il avait été l’objet face à ceux, qui trop longtemps, avaient exonéré le stalinisme de ses crimes et avec lesquels il avait fini par rompre.

 

Dans sa jeunesse studieuse à l’École normale supérieure, où de Sartre à Canguilhem, en passant par Nizan, il avait côtoyé les plus brillants esprits, Aron avait été socialiste. Mais de la montée du nazisme, observée lors de son séjour en Allemagne, entre 1930 et 1933, il avait surtout retenu la dimension possiblement tragique de l’Histoire, lorsque les passions humaines s’emparent d’elle et que la raison s’en éloigne. Loin de se détourner de la politique, il avait conçu pour le débat d’idées un intérêt qui devait le mobiliser sa vie durant. Peu à peu, on l’avait vu prendre ses distances avec le positivisme, l’idéalisme et le pacifisme de sa jeunesse, dont les conversations avec Alain l’avaient, un temps, convaincu de la pertinence. À la faveur d’une promenade sur les berges du Rhin, alors que la République de Weimar agonisait, il avait pris pour lui-même l’engagement « de connaître son époque aussi honnêtement que possible, sans jamais perdre conscience des limites de son savoir ». Sans céder aux facilités de la posture du spectateur, il cherchait à débusquer, en toutes circonstances, les solutions les plus praticables et jamais il ne réagissait aux choix de ceux dont il observait les agissements, sans se poser la question de ce qu’il aurait pu faire lui-même. Plus tard, interrogé sur les raisons profondes de sa prise de distance avec la gauche, il avait répondu que les intellectuels qui avaient refusé la rupture fondamentale avec le soviétisme, le communisme et le stalinisme – autrement dit avec l’autre grand totalitarisme du siècle – s’étaient éloignés des idéaux initiaux, auxquels lui, avait continué de croire. Il avait par ailleurs puisé aux sources de l’économie politique nombre d’interrogations qui le faisaient douter de la pertinence de choix qu’il jugeait peu judicieux, moins pour des raisons morales, qu’en vertu de la conception qu’il pouvait avoir de l’efficacité des politiques à mettre en œuvre.

« Amoureux de la liberté pour les autres, il la pratiquait surtout pour lui-même, en la conjuguant au courage. »

 

Raymond Aron était donc avant tout un anticonformiste, dont il était difficile de figer la pensée, et hasardeux de chercher à se ménager les faveurs, car tout ce qu’il exprimait, était dicté par une rigueur intellectuelle qui le singularisait. Aucun gouvernant n’était d’ailleurs parvenu à le circonvenir, pas même le général de Gaulle, auprès duquel il s’était tenu à Londres, mais dont il critiquait la politique ombrageuse d’indépendance à l’égard des États-Unis, au motif qu’elle prenait insuffisamment en compte les menaces pesant sur le monde libre. Dans un contexte où dominait la guerre froide et où l’Union soviétique imposait au continent européen un ordre totalitaire, la priorité devait aller, selon lui, à la défense absolue de la liberté et à la dénonciation d’un système qui la rendait impossible. Par la conviction que chacun devait en toute circonstance préserver son libre arbitre, il invitait au courage, sans jamais chercher à acquérir ce statut de « professeur d’hygiène intellectuelle », auquel Claude Lévi-Strauss l’avait pourtant élevé. Sa dénonciation inlassable des crimes du stalinisme, l’avait très vite opposé à Sartre et aux intellectuels qui évoluaient dans son sillage, sans que l’antitotalitarisme parvienne alors à conquérir la gauche. Il lui faudra attendre 1974 et la publication de L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne, pour sortir enfin de cet isolement qui l’avait fait tant souffrir, sans que jamais toutefois, il n’exprimât le regret de ses choix.

 

Au moment où Raymond Aron exerçait son magistère intellectuel et moral, on jugeait sa parole, non en fonction de ce qu’il disait, mais en raison des lieux à partir desquels il s’exprimait. Le sectarisme se nourrissait déjà de ces facilités. Plus généralement, comme il avait eu le courage, par des positions tranchées, de se distinguer de la cohorte de ceux qui s’inscrivaient dans le courant de l’idéologie dominante, il arrivait qu’il dût subir la vindicte des meutes constituées ou de leur relais dans les milieux médiatiques et universitaires. Or, la lecture de l’œuvre de Raymond Aron constituait un éloge éloquent de l’esprit de nuance, si bien que ses congénères, engagés jusqu’à l’aveuglement dans la défense du communisme et de ses régimes totalitaires, s’affrontaient à lui sans le ménager.

 

Sans doute Aron était-il avant tout un enfant du siècle des Lumières. La rationalité de ses démonstrations, qu’il s’intéressât à la politique ou à la sociologie, qu’il analysât la pensée de Marx, ou plus tard celle d’Émile Durkheim ou de Max Weber, puisait aux sources des philosophes qui avaient pensé les droits fondamentaux de la personne humaine et consacré l’amour irrépressible de la liberté. Face à l’absolutisme et à ses dérives, il campait du côté de la raison. Son attachement profond à l’universalisme des droits, que les penseurs marxistes considéraient comme formels, ne l’avait pas pour autant dissuadé de considérer positivement l’apport de la pensée de Karl Marx à la compréhension de l’ordre social et des rapports de domination, qui pouvaient rendre impossible la mise en œuvre effective de la liberté et de l’égalité. L’avènement du totalitarisme avait cependant contribué à conforter Aron dans l’idée que Montesquieu avait raison, lorsqu’il préconisait qu’en toute circonstance et par la disposition des choses, le pouvoir devait arrêter le pouvoir, et qu’en l’absence de séparation des pouvoirs, les libertés fondamentales ne pouvaient en aucun cas être garanties. Dans une conférence prononcée en 1969, à l’occasion des Rencontres internationales de Genève, et dont la revue La Liberté et l’ordre social a reproduit le contenu, Raymond Aron précisait sa pensée en ces termes : « les droits civiques, enjeu d’une bataille intellectuellement mais non socialement gagnée, découlent de la liberté des Révolutionnaires du XVIIIe siècle, de la philosophie des Lumières. Ils enlèvent des libertés particulières, des privilèges à certains, pour garantir à tous les libertés qu’exige l’égalité devant la loi. Du même coup, nous découvrons à quel point les libertés dites formelles sont réelles, en ce sens qu’elles assurent à tous des garanties et des possibilités effectives. Montesquieu voyait dans la sûreté la forme première et pour ainsi dire minimale de la liberté. Or, la sûreté de l’individu exige que la liberté à la fois des personnes privées et des personnes publiques soit limitée par des règles… ». En s’inscrivant ainsi dans la filiation des philosophes des Lumières, dont la pensée avait fécondé l’universalisme des révolutionnaires français, Raymond Aron marquait son attachement à une histoire, hautement revendiquée par une partie de la gauche française, au moment de l’instauration sous la IIIe République, des libertés fondamentales.

 

À l’occasion de la même conférence, l’intellectuel libéral s’employait à tracer les limites des libertés dites formelles, pour épouser l’analyse critique que le courant socialiste avait pu en faire, en s’inspirant de certains des aspects de la pensée marxiste : « il ne suffit pas pour que le citoyen soit effectivement libre de faire quelque chose, que la loi interdise aux autres et à l’État de la lui interdire, sous menace de sanction, il faut encore qu’il en possède les moyens matériels ». Dans l’esprit de Raymond Aron la liberté, garantie par la loi, pouvait exiger, dans certaines circonstances, l’intervention de l’État, pour que la plupart des individus soient en situation de l’exercer vraiment. On passait ainsi imperceptiblement de la liberté négative (non-empêchement sous la menace de sanctions) à la liberté positive, se traduisant par la capacité de faire. Rien ne s’opposait donc, a priori, pour les tenants de la démocratie libérale, à ce que les individus soient dotés des moyens effectifs d’exercice de leurs libertés formelles, au terme de la reconnaissance par l’État de leurs droits économiques et sociaux. Sans doute fallait-il voir dans ce cheminement intellectuel de Raymond Aron, les raisons profondes de son adhésion de jeunesse à la pensée socialiste et l’explication du jugement positivement critique qu’il porta sur l’expérience du Front populaire.

« Sans doute Aron était-il avant tout un enfant du siècle des Lumières. »

 

En revanche, c’est bien l’expérience communiste, conduite notamment en Union soviétique, qui fut à l’origine de la rupture de Raymond Aron avec une partie de la gauche, c’est-à-dire l’avènement d’un État partisan, adossé à un parti unique, se fondant sur une vérité d’État. Face à cette idéologie, Raymond Aron porta plus loin le fer, avec cette clarté tranchante qui le singularisait de ceux qui refusaient de qualifier ces régimes incontestablement totalitaires pour ce qu’ils étaient : « aucun n’aurait imaginé que le socialisme se confondrait un jour, dans la théorie officiellement proclamée, avec le rôle dominant du parti, autrement dit avec l’interdiction du droit d’opposition et d’association publique. » écrivait-il.

 

Ainsi, l’histoire du XXe siècle avait démontré que la disparition du multipartisme et des assemblées parlementaires démocratiquement élues rendait possible le totalitarisme, sous ses multiples formes. Mais elle administrait également la preuve que la démocratie représentative, sans garantir toutes les libertés individuelles, constituait le plus solide moyen de leur préservation.

 

Il aura fallu le courage d’Alexandre Soljenitsyne, la mobilisation de certains intellectuels français et l’exode des boat people, au milieu des années soixante-dix, pour que Raymond Aron sorte peu à peu de son isolement et serre à nouveau la main de Jean-Paul Sartre, en juin 1979, après qu’ils eurent demandé ensemble, au président Valéry Giscard d’Estaing, d’ouvrir la possibilité de l’asile à des centaines de milliers de Vietnamiens et de Cambodgiens, fuyant le communisme. Avec l’humilité qui avait si souvent présidé à ses engagements, Raymond Aron n’entendait pas savourer sa revanche. Son tempérament et la tragédie vécue par des êtres perdus lui interdisaient d’y songer. Quant à son vieil ami Poulou (Jean-Paul Sartre) pour lequel il avait gardé estime et admiration, il expliquait sa démarche en ne reniant rien de ses combats passés, tout en donnant le sentiment de céder à une obligation morale : « Personnellement, j’ai pris parti pour des hommes qui n’étaient sans doute pas mes amis au temps où le Vietnam se battait pour la liberté. Mais ça n’a pas d’importance, parce que ce qui compte ici, c’est que ce sont des hommes, des hommes en danger de mort… ».

« Raymond Aron était avant tout un anticonformiste, dont il était difficile de figer la pensée, et hasardeux de chercher à se ménager les faveurs. »

 

Il y eut donc chez Aron – comme une irrépressible exigence – la recherche permanente de la vérité. Il en paya le prix, sans ne jamais rien abandonner de ce qui lui paraissait essentiel. Le travail inlassable auquel il s’était consacré, au sortir de l’École normale supérieure, en portant sur la politique le regard du spectateur engagé, avait endurci ses convictions, sans le rendre sectaire. Alors que ses détracteurs le présentaient volontiers comme le penseur conservateur, parfois incapable de pénétrer les grands mouvements de son temps, il se trompa infiniment moins que ceux qui, à droite ou à gauche, prétendaient tout comprendre de leur époque, en s’érigeant en détenteurs de la vérité. Contre la colonisation, il prit des positions courageuses qui le firent menacer par l’extrême droite. Face à l’université, dont il percevait l’urgence de la réformer, il se montra visionnaire, sans pour autant cautionner les évènements de mai 1968, dont il ne comprit pas spontanément le sens profond. Devant le général de Gaulle, dont il soutint la plupart des choix, il garda son indépendance d’esprit en suscitant parfois jusqu’à l’exaspération du héros de la France libre. Amoureux de la liberté pour les autres, il la pratiquait surtout pour lui-même, en la conjuguant au courage. Ses relations à une gauche française, alors pétrie de certitudes, ne pouvaient qu’en être affectées, comme cela est souvent le cas des compagnons de route rigoureux et déçus, qui préfèrent la solitude au risque de devoir renoncer à eux-mêmes.

 


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L’honneur de la Démocratie

 

Dans un entretien pour notre recueil en hommage à Raymond Aron (le consulter ICI), David Lisnard considère l’intellectuel comme le représentant d’une droite humaniste et responsable. A la lumière de sa pensée, il appelle à mettre en oeuvre une subsidiarité ascendente et horizontale, à débureaucratiser et à penser l’intelligence artificielle et l’environnement selon une approche libérale. 

 

Raymond Aron n’aimait pas les facilités. Il parvenait à pourfendre le conformisme, qui alimente le « révolutionarisme », et tout autant la démagogie. En cela, il œuvrait comme nul autre pour la démocratie, forcément exigeante. Car la liberté est un combat. Rendre hommage à Raymond Aron, en évoquant les grandes lignes d’une œuvre de vie si profuse, est une entreprise de justice, salutaire, à l’endroit de l’un des plus grands penseurs français du siècle dernier qui, longtemps, trop longtemps, souffrit d’une mise à l’index causée par l’idéologie marxiste alors dominante dans les milieux universitaires et intellectuels. De tous ceux de la « génération de 1905 », étudiée par l’historien Jean-François Sirinelli, Raymond Aron est assurément un spécimen bien à part. « Bon élève type », comme il se décrit lui-même, il fut major à l’agrégation de philosophie à seulement vingt-trois ans tandis que son condisciple normalien, Jean-Paul Sartre, y échouait avant de l’obtenir, lui aussi en première place, l’année suivante. Je n’entends pas faire de la rivalité Aron-Sartre le cœur de mon propos, mais il convient, malgré tout, de rappeler le magistère intellectuel tout-puissant exercé par le second à une époque où les idées du premier, imprégnées de liberté, d’ordre et de responsabilité, étaient reléguées en dernière zone.

 

Tandis que Sartre se complaisait, les années passant, dans une rancœur et un sectarisme dangereux pour tous ceux qui pensaient différemment, Aron prenait sa part dans le cortège des idées, écrivait, s’interrogeait sur la marche du monde et en fournissait, toujours avec modestie, quelques clés de lecture, quitte, s’il le fallait, à se remettre en cause. N’oublions pas que l’époux de Simone de Beauvoir, dont le positionnement politique a insidieusement varié au gré des évènements et de son opportunisme patenté, s’est toutefois montré constant dans sa défense aveugle du communisme et des régimes totalitaires qui en découlaient, à tel point qu’il déclara, pétri de tolérance, que « tout anticommuniste est un chien ».

 

Raymond Aron, qui ne pouvait que se sentir visé par une assertion d’une telle violence, demeura pourtant, et jusqu’à son dernier souffle, d’une inaltérable élégance envers son camarade d’antan. Préférant le débat et la confrontation des points de vue aux incantations moralisatrices, l’auteur de L’Opium des intellectuels, qui poussait un peu plus loin le constat de la « trahison des clercs » (Julien Benda) et de la « littérature à l’estomac » (Julien Gracq), se caractérisa, en toutes circonstances, par son respect de la différence, soulignant que l’intellectuel doit s’efforcer de « n’oublier jamais ni les arguments de ses adversaires, ni l’incertitude de l’avenir, ni les torts de ses amis, ni la fraternité secrète des combattants ». La messe est dite. De ce filon dénué de la moindre ambigüité, Aron fit son sextant par vent calme comme tempétueux, son impératif catégorique et n’en dévia pas de toute son existence.

« Raymond Aron fut l’incarnation d’une droite humaniste, raisonnée, responsable et donc respectable. »

 

Partant, j’aimerais, aujourd’hui, renverser le paradigme qui a trop longtemps prévalu dans les esprits d’une intelligentsia omnipotente. De l’après-guerre au début des années 1980, on scandait, ici et là, avec une fierté déconcertante, qu’il valait « mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron ». Par cette formule qu’aucun individu sensé ne doit pouvoir légitimer (et pourtant…), Raymond Aron a bel et bien été mis au ban de tout un pan de la société, qui avait choisi son camp, résolument opposé au sien, celui de la Raison. A défaut de chercher à avoir raison avec Aron – car ce ne me semble pas le défi à relever –, tâchons en tout cas de tirer le meilleur de son legs et ainsi dire combien son apport mérite non seulement sa place dans le monde contemporain, mais doit être connu et enseigné à une génération qui en ignore le principal, à l’exception bien sûr des quelques spécialistes avertis. Vilipendé naguère par une bonne partie de la gauche française (à l’instar d’un Raymond Boudon ignoré ou dénigré en France pour lui préférer, dans le monde des sciences humaines, Pierre Bourdieu et son habitus néo-marxiste), Raymond Aron ne sut jamais vraiment, en ce qui le concerne, où fut sa propre droite. Ou plutôt, il s’offrait la liberté, égale à aucune autre, de ne pas se laisser enfermer par quelque catéchisme que ce soit.

 

Admiratif du Général de Gaulle (qu’il cite à maintes reprises dans ses passionnants Mémoires, un modèle du genre), il soutint sans réserve le chef de la France Libre (« je crois que le plus grand événement d’art oratoire radiophonique de notre époque, ce sont les discours du Général De Gaulle »), l’homme de la Constitution de 1958 ou encore celui qui réforma l’économie française à la suite d’une IVe République essoufflée. Mais loin de se muer en panégyriste inconditionnel, tel un François Mauriac dans ces mêmes années, Raymond Aron n’hésita pas à marquer fermement ses divergences de vue. Ce fut le cas, en l’espèce, sur les relations franco-américaines, le philosophe reprochant à l’homme de Colombey son antiaméricanisme, comme sur la question d’Israël, sans doute plus déchirante pour le « spectateur engagé », qui ne cautionnait pas les déclarations du Président de la République lors de sa conférence de presse en novembre 1967.

« Se remémorer Aron, […] c’est prendre le parti de l’élégance face à l’intolérance et au dogmatisme. »

 

Raymond Aron, c’était cela partout, tout le temps, quelles que soient les circonstances : rien, hormis sa propre exigence d’une pensée respectueuse des faits et de la rigueur argumentaire, ne pouvait altérer sa liberté d’agir, de s’exprimer, d’être tout simplement, quitte à casser quelques idées reçues sur sa prétendue inféodation à une personne ou à un système de pensée. Il est peu connu du grand public, par exemple, qu’il s’est attaqué en bonne et due forme à « l’achèvement de la puissance bureaucratique » dans notre pays, dénonçant « l’extension de cette rationalisation autoritaire à l’homme lui-même, à des activités humaines qui semblaient, par essence, comporter la liberté, la spontanéité ». En économie, il usait de la même liberté d’approche et de ton pour éviter tout enfermement idéologique. Ainsi, reprochant sa vision dogmatique à Friedrich Hayek, Aron prône la confiance en la démocratie comme finalité du libéralisme, et affirme que « l’authentique morale des démocraties est une morale de l’héroïsme, non de la jouissance ». Il précise, dans Le grand schisme, sa position : « Mais, en Europe occidentale, la planification intégrale est inconcevable, sinon comme un sous-produit de l’invasion soviétique, et un libéralisme intégral exclu, aussi bien par les circonstances économiques que par la psychologie des hommes. La tâche est de rendre viable le régime mixte qui, jusqu’à présent, ne l’est pas ». Aussi, tout en plaidant pour la « sauvegarde des valeurs essentielles de la démocratie politique », il défend la nécessité d’adopter « certaines méthodes de direction économique ». Plus surprenant, Raymond Aron ira même, au mitan des années 1950, jusqu’à reconnaître qu’il se sent proche de certaines idées de John Maynard Keynes, tout en sachant, en authentique libéral qu’il est, qu’elles sont difficilement compatibles, dans les faits, avec une politique économique qui laisse leur nécessaire latitude aux forces du marché. Inclassable, vous dis-je.

 

Dans son magnifique Essai sur les libertés, comme pour mieux affirmer encore son libéralisme, Aron s’inscrit clairement, et pour notre plus grand plaisir, dans la lignée de Montesquieu et Tocqueville, ce dernier ayant une place de tout premier choix dans sa matrice intellectuelle. Il y rappelle la distinction opérée par Marx (dont Aron connaissait bien l’œuvre) entre libertés formelles et libertés réelles, défendant le postulat que les secondes ne sont rien sans être subordonnées aux premières (et déplorant, chez Hayek, son « marxisme inversé »). C’est bien cela qui fonde le socle de toute démocratie libérale. Il ne faut jamais perdre de vue, lorsque l’on s’arrête sur le cheminement de Raymond Aron, qu’il a traversé un siècle mutilé par deux guerres mondiales, auxquelles a succédé une « guerre froide » établissant de nouveaux rapports de force géopolitiques, stratégiques, économiques et diplomatiques. Ce faisant, sa théorisation des relations internationales est intimement liée à son souci de comprendre l’action humaine et son incidence sur les décisions politiques comme sur la vie des citoyens. De son premier article, De l’objection de conscience (janvier 1934) où l’on sent l’influence d’Alain, à son magistral ouvrage Penser la guerre. Clausewitz (1976), Aron s’est affirmé par un réalisme singulier (se démarquant en cela de Morgenthau), où les considérations morales entrent en ligne de compte, qualifié par d’aucuns de néoclassique, et la devenue célèbre doctrine du soldat et du diplomate. Certes, la planète a considérablement évolué depuis, et les conclusions tirées du monde bipolaire d’alors n’ont plus lieu d’être. Quoique…Comment ne pas relire avec un intérêt lucide sur notre propre époque toutes les considérations de ce journaliste-philosophe (et inversement) sur les années 30 et le choc de l’Histoire qui en résulta. Au moment de la soutenance de sa thèse de philosophie, en 1938, dans laquelle il tranche avec le courant positiviste ambiant, Aron n’a en effet pas oublié son passage à Cologne puis à Berlin, de 1930 à 1933, lors duquel il assista à la montée du nazisme.

 

Il revint aussi particulièrement imprégné par deux figures intellectuelles allemandes que sont Heinrich Rickert et Max Weber. Le jeune philosophe devient dès lors penseur politique et vigie sur les affaires du monde. Toujours, il gardera cette curiosité insatiable et cette bonhomie qui le démarquaient sensiblement de nombre de ses contempteurs. En fait, témoigner, aujourd’hui, de notre gratitude intellectuelle et morale à Raymond Aron, c’est redire l’importance de ce qu’il a apporté au corpus du libéralisme, sans naïveté ni extrémisme. C’est souligner que, malgré l’ostracisme intellectuel dont il fut victime, il n’en demeura pas moins un remarquable éditorialiste, philosophe, mais aussi sociologue, économiste, historien, reconnu de par le monde, et qui rejoignit, comme une reconnaissance de son immense travail, le Collège de France en 1970 pour y professer au sein de la chaire de Sociologie de la civilisation moderne. Elève de Brunschvicg, ami de Canguilhem, il a inspiré tant d’intellectuels qui ont su assurer la digne relève de leur maître : Claude Lefort, François Furet, Pierre Hassner, Jean-Claude Casanova (avec qui il créa l’excellente revue Commentaire en 1978) ou encore Pierre Manent pour n’en citer que quelques-uns.

 

Se remémorer Aron, s’arrêter pour mieux s’approprier son cheminement idéologique, en de si multiples domaines, c’est choisir un antidote puissant face aux maux – du déconstructionnisme au wokisme qui menacent en maccarthysme inversé et tyrannique notre société, de l’aigreur ou de la peur qui mènent à tous les populismes, de la paresse et du cynisme qui alimentent toutes les démagogies – qui entendent déstabiliser notre monde, où le bavardage insipide remplace trop souvent l’effort de compréhension de l’autre et de l’ailleurs. C’est également prendre le parti de l’élégance face à l’intolérance et au dogmatisme.

« Raymond Aron ne sut jamais vraiment, en ce qui le concerne, où fut sa propre droite. Ou plutôt, il s’offrait la liberté, égale à aucune autre, de ne pas se laisser enfermer par quelque catéchisme que ce soit. »

 

C’est enfin se doter de quelques pistes pour penser le monde de demain, avec ses incertitudes et ses doutes. Aron en fut gorgé jusqu’au bout, et c’est en cela qu’il demeure une figure bien à part. Aux accents révolutionnaires, il préférait la réforme. A la bien-pensance et au conformisme, il préférait l’interrogation et la rigueur imaginative, le surmoi plutôt que le ça, le refoulement des bas instincts et des pulsions primitives qui n’amènent jamais rien d’heureux et surtout de constructif. Laissons vivre et prospérer les initiatives créatrices.

 

Sachons tirer de l’œuvre de Raymond Aron comme de sa sagesse un tout régénérateur mêlant conciliation, efficacité et liberté. Face aux nombreux défis du 21e siècle, que sont notamment l’intelligence artificielle et l’environnement, son libéralisme est la voie la plus pertinente, aussi bien en termes éthiques pour une certaine idée de l’homme, que d’efficacité. Le politique doit y puiser pour aérer la société française, instaurer partout une véritable subsidiarité, horizontale et ascendante, et recentrer l’action publique nationale sur sa raison d’être, c’est à dire la justice et tout ce que cela implique dans le régalien et le champ social. Que l’Etat cesse de se mêler de ce qui ne le regarde pas, de vouloir tout régenter, d’entraver a priori l’usage parce qu’il ne parvient pas à réprimer a posteriori l’abus. Etre fort avec les faibles et faible avec les forts ne peut mener qu’à la sédition.

 

L’infantilisation permanente couplée à la bureaucratisation galopante constitue un mélange destructeur. Sur l’incontournable question climatique, par exemple, une approche libérale consisterait à sanctionner les pollueurs et à promouvoir une économie écologique de marché, qui mobiliserait la dynamique entrepreneuriale et la force du capitalisme pour changer les modes de production de biens et de services, en contraste avec les mesures inefficaces et liberticides de la décroissance comme de l’écologie sur-administrée, dont le Diagnostic de Performance Énergétique (DPE, après les ZFE et le ZAN…) est une des dernières expressions. Le moralisme écologique non seulement devient chaque jour plus pénalisant pour les habitants et nos entreprises, mais aussi s’avère sans efficacité sur ses finalités environnementales en comparaison de la puissance d’une politique de « décarbonation » de l’activité reposant sur le Droit international pour lutter contre les distorsions écologiques de concurrence, la science, l’innovation, l’investissement massif dans les solutions énergétiques et de tout ce qui peut préserver et dépolluer la planète. Sur tous les sujets, il s’agit de faire gagner la Raison critique et de régénérer l’esprit civique. Raymond Aron fut l’incarnation d’une droite humaniste, raisonnée, responsable et donc respectable. C’est cette droite qu’il faut rétablir. Dans l’intérêt de la démocratie et pour l’avenir de notre pays.

 


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Javier Milei n’est pas d’extrême-droite

Sur le plateau des Visiteurs du Soir sur CNEWS, notre expert Daniel Borrillo refuse de classer le nouveau président argentin à l’extrême-droite et observe que son programme se confronte à la culture politique du compromis. 

 

Daniel constate que depuis le milieu du XXème siècle, l’Argentine subit un déclassement économique accentué par l’inflation et la dépendance au coût des matières premières.

Dans ce contexte d’appauvrissement, notre expert juge que le peuple argentin a exprimé un rejet de l’Etat et de ses représentants en élisant Javier Milei à la présidence.

« Les argentins ont compris que depuis 70 ans, l’Etat ne marche pas. »

 

En outre, Daniel estime que la réalisation de son programme sera complexe au regard de l’absence de majorité au Parlement.

D’après lui, le président prend ses distances avec le candidat. En effet, il se voit contraint de tisser des alliances, notamment avec le centre-droit, comme le démontre sa volonté de nommer Patricia Bullrich, ancienne candidate à l’élection présidentielle, au ministère de la Sécurité (fonction qu’elle occupait déjà par le passé).

Sur le fond, Daniel remarque que le nouveau président modère son programme en conditionnant ses réformes à la création de richesses et en conservant, pour le moment, les structures sociales du pays (allocations, santé publique, éducation…).

« Il y a une distance énorme entre le candidat Milei et le président Milei. »

 

De plus, notre expert s’oppose à une classification exclusive de Javier Milei à l’extrême droite.

En effet, sur les thèmes de l’immigration et de la famille, le candidat a adopté des positions libérales : il considère que l’immigration est une liberté et se prononce en faveur de la contractualisation des liens familiaux et du mariage des couples homosexuels au nom de la liberté individuelle.

« Il est difficile de comprendre le phénomène Milei si on le classe mécaniquement à l’extrême-droite.» 

 

Interrogé sur les emportements et la vulgarité du nouveau président, Daniel juge que s’il ne respecte effectivement pas la nuance et les « moyens de bienséance » que le libéralisme impose, il « joue toutefois un personnage ».

 


Pour voir l’intervention de Daniel, cliquer ICI.

 

Publié le 30/11/2023.

Minima sociaux : mieux seul qu’accompagné ?

Dans la Revue politique et Parlementaire, notre expert Marc de Basquiat (auteur de nos rapports sur le revenu universel) s’associe à son collègue Léon Régent (think tank AIRE) pour décrypter les limites de la déconjugalisation de l’AAH et proposer des solutions de simplification de notre système socio-fiscal. 

 

La loi de déconjugalisation de l’allocation adulte handicapé (votée en 2020 quasi unanimement et mise en oeuvre le 1er octobre dernier) était, selon les auteurs « politiquement bienvenue », mais manque finalement à sa cible face à la complexité du droit. Auparavant, l’AAH était systématiquement amputée des revenus d’activité du partenaire du bénéficiaire. Désormais, cette allocation est indépendante. Cependant, les travaux menés en 2019 par Fabrice Lenglart (analyste économique) démontrent que la vie de couple est désavantageuse pour les ménages modestes. En effet, les allocataires de certains minima sociaux perçoivent moins d’argent en étant en couple que s’ils se déclarent seuls aux yeux de l’État. Exemple concret : les bénéficiaires de l’AAH n’ont pas d’incitation financière à travailler plus qu’un tiers de temps dans le cas où ils sont payés au SMIC horaire. 

En ce qui concerne l’AAH, si un couple est formé de deux personnes sans activité (l’une au RSA, l’autre à l’AAH), le droit au RSA disparaît automatiquement. Lorsque le partenaire non-handicapé travaille, il se voit perdre aussi sa prime d’activité et dès lors que son activité atteint et dépasse le SMIC, le quotient conjugal joue son rôle de réduction de l’impôt du partenaire actif. De manière cumulée, le partenaire handicapé perçoit toujours son allocation (même en cas de salaire élevé du conjoint). 

 

« Qui comprend que la « familialisation » de l’impôt, qui permet aux couples contribuables les plus aisés de réduire leur prélèvement, a pour corollaire une « familialisation » des prestations sociales, qui abaisse massivement l’aide aux plus pauvres dont la vie conjugale est connue ? »

En 2020, Thomas Mesnier était l’unique député du groupe Horizons à s’être opposé au projet de loi de déconjugalisation de l’AAH. Tout d’abord, le député s’inquiétait du fait que cette déconjugalisation de l’AAH ne prendrait plus en compte « la réalité sociale et financière du bénéficiaire » et ne permettrait donc plus de l’accorder en priorité à nos concitoyens les plus fragiles. Effectivement, les auteurs l’affirment : les individus les plus fragiles sont clairement impactés par la mise en couple lors du bénéfice de cette allocation, tandis que les couples les plus aisés bénéficient désormais d’un « complément financier très significatif ». 

Aussi, cette mesure apparaît au député « anti-redistributive » car près de « 47.000 personnes handicapées qui travaillent ne percevront plus l’AAH lorsque leur conjoint ne travaille pas ». Les auteurs nous expliquent qu’il existe en effet un phénomène de « double exclusion des minima sociaux ». 

Pour finir, le député voit en cette loi « la porte ouverte à la déconjugalisation d’autres prestations sociales » (RSA, ASPA…). Le graphique démontre en effet une différence de traitement très importante selon que l’un des conjoints bénéficie de l’AAH, du RSA ou de l’ASPA.

 

« La situation de ces couples est d’autant plus désagréable que le conjoint valide mais non actif se voit refuser le RSA au prétexte que son partenaire perçoit des revenus d’activité. Cette double exclusion des minima sociaux est rude : du RSA à cause du conjoint, de l’AAH malgré le conjoint. »

Nos auteurs esquissent plusieurs propositions « radicales ». La première consiste à « abroger les règles de calcul défavorisant les couples pauvres ». Pour commencer, nos auteurs appellent à réformer le RSA, dont le montant pour un couple devrait être « défini comme le double du montant accordé à une personne seule, tout simplement » en supprimant éventuellement la majoration de l’aide au logement (20% pour les APL). 

La seconde proposition consiste à « abroger les règles de calcul favorisant les couples riches ». Ici aussi, le graphique nous permet de visualiser l’application du quotient conjugal pour les couples très aisés. Nos auteurs dénoncent les incohérences de ce dispositif : 1 % seulement des contribuables profite vraiment de ce mécanisme, la majorité d’entre eux ne le comprennent d’ailleurs pas vraiment. Ainsi, ils proposent de plafonner l’effet du quotient conjugal au montant du RSA que perd le conjoint inactif qui se déclare en couple. 

 

« Cette réforme nécessite un immense effort de pédagogie pour se débarrasser de schémas idéologiquement datés, dénoncer les incohérences d’un dispositif « quotient conjugal » régressif et adopter la logique d’avantages fiscaux forfaitaires. »

La troisième proposition consiste à « forfaitiser le soutien aux personnes handicapées ou âgées ». Dans le cas de l’ASPA, ils souhaitent mettre en place un forfait unique par ménage âgé, équivalent au différentiel séparant l’ASPA du RSA) qui peut s’ajouter au RSA individualisé. Le même schéma permettrait de moderniser l’AAH et de lutter contre « le piège désincitatif au travail » subi par les allocataires. 

Pour répondre à toutes ces problématiques énoncées, les auteurs plaident pour individualiser tous les dispositifs fiscaux et de soutien au revenu ainsi que pour détacher les allocations spécifiques (handicap, vieillesse…) des dispositifs généraux. Il ne s’agirait finalement que de compléments additionnels. 

 

« Sollicités de toutes parts, les élus tentent de corriger à petits pas un système socio-fiscal devenu un monstre de complexité. Toute modification ponctuelle met en péril cet édifice fragile. Ni les élus, ni les citoyens, ni même les experts ne parviennent à formuler et présenter une vision d’ensemble pertinente. »

 


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Pour (re)découvrir notre rapport « Liber, un revenu de liberté pour tous », cliquer ICI.

 

Publié le 30/11/2023.

L’humour, un droit de dire le pire ?

Dans sa chronique pour l’Opinion, notre présidente Monique Canto-Sperber revient sur la polémique Guillaume Meurice et fait la distinction entre humour et opinion. D’après elle, c’est à la justice d’en définir la frontière.

 

L’humoriste Guillaume Meurice a fait l’objet d’une sanction par la direction de Radio France après avoir comparé le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou à une « sorte de nazi, le prépuce en moins ». Cette sanction est aujourd’hui contestée par l’intéressé devant la justice.

Dans ce contexte, Monique estime qu’associer nazisme et circoncision doit conduire à s’interroger sur la limite entre humour et politique.

Selon elle, le régulateur et la justice doivent déterminer si les propos de Guillaume Meurice relèvent ou non de l’antisémitisme.

« D’où la question : était-ce juste une blague, destinée à faire méchamment rire, dans la tradition de l’humour français de Pierre Desproges ? Ou bien était-ce un message politique (…) tout cela en profitant de l’impunité que l’humour garantit  ? »

 

Notre présidente juge, en effet que l’humour, « par nature irrespectueux et transgressif », peut être sans limite à condition de ne pas être un alibi à la défense d’une cause.

Si l’humour fonctionne parfaitement lorsqu’il se fonde sur la « culture dont il exploite les références historiques, les stéréotypes et les préjugés » et sur l’association d’idées, ce dernier mécanisme n’a rien d’évident au cas d’espèce.

« L’humour suppose un usage du langage qui va au-delà de la littéralité de ce qui est dit, il joue sur les évocations, les allusions, les sous-entendus et les double sens. »

 

Selon Monique, la liberté de rire des juifs ne doit pas conduire à la haine ou l’injure dissimulés qui font le socle de l’antisémitisme.

Enfin, pour notre présidente, les propos de Guillaume Meurice reviennent à considérer les juifs comme les bourreaux exterminateurs des Palestiniens, à l’instar de ce que furent les nazis pour les juifs.

Si Monique juge inapproprié le motif invoqué de la sanction de Radio-France (ajout de division à la division), le juge a toutefois la charge de se prononcer sur le caractère antisémite des propos de l’humoriste.

« Il est nécessaire d’aller trop loin, mais pas nécessairement vers une eau si trouble. »


Pour lire la tribune de Monique, cliquer ICI.

 

Publié le 24/11/2023.

Une allocation familiale unique pour rebooster la natalité

Dans un entretien pour Atlantico, notre expert Marc de Basquiat pointe du doigt l’accumulation de mesures restrictives à l’égard des classes moyennes, notamment la conditionnalisation en 2014 des allocations familiales aux revenus des parents.

 

En 2014, une réforme portée par le président Hollande décidait de moduler les allocations familiales en fonction des revenus des parents. Une réforme de « justice sociale », nous avait alors assuré le Gouvernement. Marc n’est pas vraiment de cet avis. Avant tout, il rappelle que cette décision politique a brisé le principe d’universalité de la politique familiale, formulé par le Conseil National de la Résistance au sortir de la Seconde guerre mondiale. Surtout, il dénonce l’accumulation de mesures restrictives à l’égard des classes moyennes et aisées ainsi que l’émergence d’un discours anti-nataliste. Cette décision, qui a marqué une rupture d’égalité importante, a d’ailleurs été accompagnée de l’abaissement (à deux reprises) du plafond de quotient familial, ce qui pénalisait déjà les familles les plus aisées.

Grâce aux chiffres de l’INSEE, il nous affirme que la natalité en France a augmenté sous les gouvernements de droite mais a considérablement chuté sous le gouvernement Hollande. Les chiffres avancés par l’économiste Nelly Elmallakh permettent d’ailleurs de dater cette inflexion à 2014.

En analysant de manière couplée les aides accordées et les discours politiques, Marc tente de décrypter la baisse de la natalité en France. Il se penche sur un graphique de l’économiste Léon Régent, grâce auquel il souligne l’incohérence de l’aide monétaire accordée aux parents pour leurs enfants. Pour ne citer qu’un exemple, notre politique familiale contribue à privilégier les familles monoparentales des classes moyennes à aisées par rapport aux couples. Toujours dans une volonté de simplification, et en tant qu’étage à notre revenu universel, Marc propose plutôt de mettre en place une allocation familiale unique (à hauteur de 250 euros mensuels par enfant à charge).

« Par exemple, un couple formé par une personne payée deux fois le SMIC et une autre au foyer ne perçoit strictement aucune aide pour son enfant unique. A l’autre extrême, une mère isolée au salaire confortable perçoit au moins 500 euros pour chacun de ses enfants à charge. »

 

De plus, Marc relativise le discours anti-nataliste au nom de la protection de l’environnement et s’inquiète de la perte de natalité en France et dans le monde. Tant au niveau économique que social, cette perspective est désolante : non-renouvellement des générations, moins d’actifs qui doivent supporter le poids croissant de la solidarité intergénérationnelle, manque de main-d’oeuvre…

« On s’amuse plus spontanément dans une cour de maternelle que dans un Ehpad. »


Pour lire l’entretien de Marc, cliquer ICI.

Pour (re)lire notre rapport « Une autre politique familiale est possible ! », cliquer ICI.

 

Publié le 22/11/2023.

Lutte contre l’antisémitisme : le retour de la Loi des suspects ?

Dans une tribune pour Contrepoints, notre chercheuse associée Loriane Lafont s’élève contre la police des opinions et défend les principes portés par Benjamin Constant pour renouer avec la liberté d’expression.  

 

Dans le cadre du conflit israélo-palestinien et du combat contre l’antisémitisme, Loriane dénonce le climat ambiant de suspicion qui règne dans le débat public à l’égard de ceux qui ne prennent pas publiquement position.

Elle rappelle que la lutte contre l’antisémitisme est une liberté et non une obligation et dénonce la chasse aux sorcières contre ceux qui font le choix du silence.

« On ne peut criminaliser le non-dit ; le silence ne peut devenir suspect. »

 

Aussi, elle s’inquiète d’un espace public au sein duquel chacun devrait justifier ses opinions et apporter la démonstration de leur moralité.

Dès lors, il convient d’affirmer, selon elle, un triptyque de principes libéraux : liberté d’expression, pluralité des opinions, liberté de manifester. Pour Loriane, la liberté d’expression implique le désaccord ou le choix volontaire du silence tandis que faire la chasse aux opinions exprimées ou tues relève de la censure, sinon de l’Inquisition.

De plus, Loriane juge essentiel de se référer aux principes énoncés par Benjamin Constant pour garantir le respect des libertés publiques et pour lutter contre les risques d’une « surveillance généralisée » menée au nom de combats légitimes tels que la lutte contre l’antisémitisme.

« Chercher la faille, le propos incomplet, la citation imprécise et l’on a tous les ingrédients d’une néo-police de la pensée qui contrevient en tout à l’esprit d’une démocratie saine et vivante. »

 

En outre, il faut veiller à ce que la liberté d’expression ne soit pas gangrenée par l’auto-censure, par une moralisation des opinions ou par la domination de la police de la pensée.

Se fondant sur la théorie de Benjamin Constant, Loriane estime donc que le rôle du citoyen est fondamental et identique à celui d’un ministre dans « la qualité des interaction publiques ».

Contre l’interdiction de l’expression de certaines opinions, Loriane préfère le goût de la contradiction et de la pluralité des opinions qui relèvent, pour une large part, de la responsabilité des médias.

« Qu’on ne vive pas dans un État totalitaire est toujours l’affaire de tous. »

 


Pour lire la tribune de Loriane, cliquer ICI.

 

Publié le 17/11/2023.

Redonner du sens au travail

Dans Le Un Hebdo, notre fondateur Gaspard Koenig appelle à briser le couple « travail-revenu » en assurant à chaque citoyen un revenu de base inconditionnel pour éradiquer les bullshit jobs. 

 

À partir de l’histoire des protagonistes de son dernier roman « Humus », Gaspard s’interroge sur le véritable « sens du travail ». Entre notion de subsistance et valeur sociale, il rappelle que ce qui compte vraiment, c’est de devenir un acteur indépendant et de réaliser des tâches dont on peut constater les conséquences directes. Il oppose ici les « bullshit jobs » vides de sens inhérents à notre société bureaucratique, à certaines formes de travail qui permettraient à l’individu de s’accomplir. C’est en tout cas ce qu’il prône, à l’aune des écrits d’Hannah Arendt.

Dans une « société relativement prospère », Gaspard estime que nous pourrions presque nous passer du travail comme moyen de subsistance : le temps qu’on y consacre en moyenne tout au long de la vie a d’ailleurs atteint les 15 heures par semaine comme l’avait prédit Keynes. Ainsi, il propose de « découpler le travail du revenu » afin de permettre à chacun de s’émanciper et de s’épanouir dans sa vie professionnelle, mais aussi de transformer notre travail en œuvre pérenne.

« On n’est pas obligé, même si on y est incité, d’être un hamster dans la roue de la productivité : on peut prendre des voies de traverse. »

 

Pour Gaspard, nos sociétés modernes ont modifié notre rapport au travail. L’automatisation de certaines tâches et la robotisation de certains postes ont fait perdre au travail son véritable sens et il apparaît plus qu’urgent de le redéfinir, en octroyant aux individus plus d’autonomie et de créativité.

Gaspard revient sur la conditionnalisation du RSA à laquelle il s’oppose, car elle renforce le lien entre travail et revenu. Il dénonce la réduction de la notion de travail à l’idée de production en échange de rémunération. Il conteste d’ailleurs l’idée qu’on octroie une aide en échange d’une activité sociale et désire échapper au « dogme de la valeur travail » formulé par Locke.

« À partir du moment où l’on peut devenir un acteur relativement indépendant, tout travail a un sens (…). »

 

En s’inspirant des écrits de Thomas Paine, « père spirituel du revenu universel », il préconise la mise en place d’un revenu de base inconditionnel, absolu et sans contre-partie. Ce revenu universel laisserait plus de place aux activités extra-professionnelles et permettrait à nos sociétés d’avoir un « rapport plus apaisé à la question du travail ». Le salariat ne serait donc pas « une aliénation cruelle » comme l’avait analysé Marx, mais plutôt un monde dans lequel chaque individu aurait la possibilité de refuser un emploi sans avoir peur de ne pas s’en sortir financièrement. Nous aurions donc la liberté de dire non, ce qui pousserait les entreprises à offrir des emplois « qui ne soient pas bullshit ».

« Penser le travail autrement permettrait d’échapper à la pression économique et d’envisager différemment l’existence. »

 


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Pour (re)découvrir notre rapport « Liber : un revenu de liberté pour tous », cliquer ICI.

 

Publié le 09/11/2023.

Israël/Hamas : une « guerre juste » sous conditions

Selon Monique, certains ont aujourd’hui le sentiment de voir dans l’action militaire d’Israël une attaque ciblée contre la population civile palestinienne allant même jusqu’à parler de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité.

Dans ce contexte, notre présidente revient sur le concept de « guerre juste » qui légitime, dans certains cas, le recours à la violence et qui pose des limites tant dans le cadre du jus ad bellum (droit d’entrer en guerre) que dans le jus in bello (droit dans la conduite de la guerre).

Ainsi, Monique juge que l’entrée en guerre d’Israël pour défendre son existence est légitime.

« Refuser de considérer comme légitime qu’Israël entre en guerre pour se défendre serait consentir déjà à son anéantissement. » 

Néanmoins, l’obligation de préserver la vie des civils dans un tel conflit asymétrique, opposant l’organisation terroriste du Hamas et l’Etat d’Israël, s’avère extrêmement complexe compte tenu de la nature-même de combats au cœur de la population civile.

L’Etat hébreu doit donc mettre en œuvre tous les moyens nécessaires à la protection des civils pour se prémunir d’éventuelles accusations de massacres délibérés.

« Aucune guerre contre le terrorisme menée au cœur de la population civile n’échappe au risque d’infamie. »

Aussi, selon notre présidente, la proportionnalité est une obligation du droit dans la guerre. Ce principe exige que les moyens de la force soient strictement adaptés au but visé.

« Une obligation incombe aux responsables de l’offensive en cours de documenter le détail des précautions prises pour épargner les civils, ainsi que les mesures adoptées pour soulager leurs souffrances. »

Gaspard Koenig : libéral ou liber « terre » ?

Dans Ça vous regarde sur LCP, notre fondateur Gaspard Koenig préfère la décentralisation à la planification en matière d’écologie, appelle à faire confiance aux parents dans l’éducation de leurs enfants et s’inquiète du développement de « frontières rigides » pour l’humanité. 

 

Pour notre fondateur Gaspard Koenig, il existe un lien fort entre liberté et nature. Selon lui, les solutions aux problèmes environnementaux reposent sur la responsabilité individuelle et sur la décentralisation. Il plaide donc en faveur d’une écologie politique basée sur l’expérimentation autonome et locale plutôt que sur la planification.

De plus, si Gaspard considère que la désobéissance civile est pleinement démocratique, il distingue deux mouvements : le premier, classique dans la philosophie écologique, est « responsable et sage » lorsque le second se veut moins pacifique (ex : projet autoroutier A69, mouvement « Action Directe » etc…). Aujourd’hui, il constate que le second, par sa radicalité, prend une place de plus en plus conséquente en tentant de prendre le pouvoir par la violence.

« La désobéissance civile fait partie de nos démocraties »

 

Gaspard estime que les stages de responsabilisation pour les parents d’enfants délinquants sont un dispositif « intrusif » et « infantilisant ». Il rappelle que l’instruction à la maison a toujours été une liberté jusqu’à ce que le Gouvernement instaure récemment un régime d’autorisation. Il dénonce l’absence de confiance sur la capacité des parents à éduquer et instruire leurs enfants.

« L’Etat va obliger les parents à apprendre à éduquer leurs parents : comme si on pouvait tout résoudre par un stage  (…) C’est une infantilisation humiliante »

 

Aussi, Gaspard juge que l’IVG est déjà une liberté et que le combat doit porter sur ceux qui le contestent mais qui ne sont actuellement pas présents dans le paysage politique.

Enfin, sur le sujet de l’immigration et des frontières, notre fondateur rappelle que l’apparition du passeport ne date que de la 1ère Guerre Mondiale et que l’existence de celui-ci devait être temporaire. Il considère que le phénomène nouveau des « frontières rigides » n’est pas enviable pour l’humanité.

 


Pour voir l’émission de Gaspard, cliquer ICI.

 

Publié le 02/11/2023.