Pour des écoles libres publiques autonomes, gratuites et sans sélection

Face aux scandales qui relancent la bataille scolaire entre privé et public, notre présidente Monique Canto-Sperber appelle, dans sa chronique pour l’Opinion, à créer des écoles publiques libres. Autonomes, gratuites et sans sélection, elles seraient plus efficaces et permettraient de renouer avec la tradition républicaine. 

 

Depuis des années, établissements publics et privés se livrent une bataille éducationnelle. Malgré cette constante division, Monique rappelle l’importance de l’instruction publique pour tous. Véritable symbole républicain, l’école est un levier d’émancipation sociale et d’égalité des chances. C’est pourquoi il est urgent de la réformer.

Aujourd’hui, il faut protéger l’école publique tout comme l’on a protégé l’école privée en 1984 menacée par le projet de loi Savary. 

Après avoir retracé dans les grandes lignes l’évolution de notre système scolaire, notre présidente se penche sur la réalité actuelle des établissements privés en France. Elle salue leur réelle autonomie – tant financière que pédagogique – et fait la distinction entre les écoles privées sous contrat d’association avec l’État (qui doivent délivrer le même enseignement que le public) et les écoles hors contrats.

 

« [L’école libre serait] une belle façon pour le public de mettre en valeur son expérience comme son expertise pédagogique et de renouer avec sa belle tradition républicaine qui a, pendant deux siècles, donné à des millions d’enfants une chance jamais vue d’émancipation sociale. »

Pour améliorer l’offre du secteur public, il est nécessaire de comprendre pourquoi celle du privé attire tant. Séduits par la promesse d’une meilleure pédagogie, les parents jouissent de leur liberté éducative pour optimiser les chances de réussite de leurs enfants. Malheureusement cette liberté se voit vivement critiquée, notamment à cause de son objectif raté de mixité sociale. Monique rappelle d’ailleurs que le nombre d’élèves modestes scolarisés dans le privé ne cesse de baisser, malgré l’obligation qui a été imposée aux écoles privées. 

 

« Les préférences des familles [pour le privé] qui n’ont en soi rien de répréhensible ou de dommageable pour autrui, n’en sont pas moins considérées dans notre culture comme la traduction d’un particularisme opportuniste à même de déstabiliser le système public. »

Plutôt que de pointer du doigt le secteur privé, Monique propose de s’en inspirer. Elle regrette l’uniformité et la centralité de notre système d’enseignement public qui peine à prendre en compte l’individualité de chaque élève. Il faut engager les parents dans la scolarité de leurs enfants et accorder plus de souplesse et de pouvoir décisionnel aux acteurs éducatifs. Mais au delà de la responsabilisation des enseignants, il faut aussi améliorer leur situation en revalorisant leur fonction et en renforçant leur formation. Elle plaide donc pour l’autonomie de notre système scolaire, à travers des établissements plus libres mais liés par des contrats d’objectifs et de gestion qui prennent en compte les spécificités du terrain.

 

« Condorcet, il y a plus de deux siècles, suggérait que le privé pourrait être un levier d’amélioration pour le public. C’est aujourd’hui plus que jamais le cas. »

Pour résorber les inégalités sociales et transmettre plus efficacement les savoirs fondamentaux, donnons plus de liberté à nos écoles publiques et leurs stratégies éducatives différenciées.

 


Pour lire la chronique, cliquer ICI.

Pour (re)lire notre rapport « Un contrat pour les établissements scolaires », cliquer ICI.

 

Publié le 23/01/2024.

Poussés par le progrès

 

Dans sa contribution à notre recueil en hommage à Raymond Aron (le consulter ICI), Aurélie Drouvin transpose la pensée de l’intellectuel aux bouleversements technologiques du XXIème siècle. A la lumière de son héritage, elle appelle à reprendre le contrôle du progrès technologique. 

 

« No one knows what happens next » – Sam Altman, CEO d’OpenAI.

 

Le progrès technologique va vite, de plus en plus vite. Le choc planétaire créé par ChatGPT en est un exemple significatif : à peine annoncé, voilà que l’outil est adopté par plus de cent millions d’utilisateurs en seulement deux semaines. Le rejet et les craintes sont également forts car nous avions en tête collectivement que l’automatisation était là pour nous libérer des tâches les plus pénibles, non pas nous concurrencer sur la créativité. De nombreuses voix s’élèvent alors pour s’inquiéter d’une concurrence irrattrapable en matière de créativité, l’outil ne se contentant pas de libérer des tâches les plus pénibles.

 

En réalité, les interrogations ne cessent de se multiplier : que reste-t-il de la spécificité de l’Homme, si celle-ci n’est pas désormais un fantasme ? Quel doit être le champ de la régulation ? La démocratie peut-elle résister face à la multiplication des deepfakes ?

 

Lorsque l’opportunité de participer à cet ouvrage en hommage à Raymond Aron m’a été offerte, je me suis interrogée sur ce que la pensée aronienne aurait à opiner sur ces questions. Certes, il serait anachronique d’attribuer à Aron des pensées concernant l’intelligence artificielle. Mais il n’en reste pas moins que l’auteur a traversé une période de bouleversements technologiques et s’est posé la question des conséquences de l’automatisation pour les ouvriers, de l’influence des médias sur la société et des risques pour l’humanité liés au progrès.

 

Entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et les années 80, l’accélération est fulgurante et touche tous les domaines de la société : du spatial à l’industrie, en passant par les transports et les transformations du monde du travail. Il mentionne par exemple dans « Les Désillusions du Progrès », (publié d’abord en anglais en 1965 puis en français en 1969), le projet d’avion supersonique (le service du Concorde a débuté en 1976), ainsi que les travaux novateurs dans le domaine de la génétique (l’ARNm a été découvert en 1961, par trois chercheurs français de l’institut Pasteur : François Jacob, André Lwoff et Jacques Monod).

 

Malgré tout, Raymond Aron évoque le pessimisme ambiant avec les détracteurs de la société industrielle qui dénoncent « la dévastation de la nature, la pollution de l’atmosphère, l’aliénation des individus manipulés par les moyens de communication, l’asservissement par une rationalité sans frein ni loi, l’accumulation des biens, la course à la puissance et à la richesse vaine. (1) » Rien de nouveau sous le soleil… Ces parallèles nous amènent donc à inviter Raymond Aron à la table de la réflexion.

« Raymond Aron a traversé une période de bouleversements technologiques et s’est posé la question […] des risques pour l’humanité liés au progrès. »

 

L’évolution du travail

 

Pour Aron, le progrès technique permet une hausse de la productivité et des richesses, ce qui amène à une baisse (souhaitable !) du temps de travail : « C’est en dehors de l’activité productive, durant le temps libre, que l’individu s’accomplira dans sa singularité » (2). La société industrielle a vu également son système hiérarchique et ses organisations de travail bouleversées. Pour Raymond Aron, il ne faut pas s’y opposer : si nous pouvons assister dans l’immédiat à des suppressions d’emplois, d’autres créations suivront à terme. En revanche, il s’inquiète de l’inégalité croissante entre les individus les moins qualifiés et « les plus talentueux ». La perception de l’organisation de l’entreprise par les travailleurs joue dans ce cadre un rôle décisif: son opacité apparente résultante de sa rationalité globale peut devenir oppressive. Aussi, si le progrès technique réduit le temps de travail, il peut transformer les travailleurs en « simples » contrôleurs de machines. Cela soulève des interrogations quant à l’épanouissement individuel et aux aspirations dans ce nouvel écosystème professionnel. Pour Aron, « Ce qui reste incertain, c’est l’influence à long terme du progrès technique : dans quelle mesure celui-ci favorise-t-il l’acceptation du métier simple gagne-pain ou bien, au contraire, le refus d’un travail sans horizon d’avenir ou de signification ? » (3)

 

Ces considérations nous ramènent évidemment aux débats contemporains qui portent sur la durée du temps de travail, autant sur la semaine de 4 jours que les 32 heures, les suppressions de poste dues à l’automatisation, la fracture entre les salariés (rappelons-nous le débat entre emplois essentiels ou non essentiels pendant le confinement), et la question du sens donné au travail. La droite devrait relire Aron attentivement sur ces sujets au lieu de rabâcher le retour aux 39 heures et « la valeur travail ». La gauche devrait quant à elle retenir le terme essentiel dans cette histoire : « hausse de la productivité ». Et force est de constater que nous n’y sommes pas : la productivité horaire a chuté de 3,6% en 3 ans en France.

 

La productivité ne se décrète pas mais elle a besoin d’un terrain favorable : une population bien formée, tant au niveau de la formation initiale que de la formation tout au long de la vie, et la liberté. J’entends par liberté, la liberté d’entreprendre et d’innover mais aussi libérer les entreprises des contraintes administratives bien trop rigides. Dans certains secteurs, l’IA devrait nous aider puisque selon des premières études sorties au printemps, elle boosterait nettement la productivité des employés les moins performants. (4) L’IA pourrait donc même réduire en partie les inégalités entre salariés (le bénéfice étant moindre pour les employés les plus performants).

 

En revanche, se pose la question des emplois supprimés. Certes, le cycle habituel destruction-créatrice, pour reprendre un mot d’auteur, devrait fonctionner mais pour combien de temps ? Là-dessus, le pessimisme gagne : s’il n’est pas à craindre une révolution dans l’immédiat (ChatGPT n’est pas le génie de la lampe), nous n’en sommes qu’aux prémices et rien ne permet d’anticiper l’évolution exacte du phénomène. À quelle vitesse notre système économique deviendra-t-il obsolète (s’il ne l’est pas déjà) ? En tout cas, il est urgent de lever le nez du guidon et de prendre en considération ces nouveaux éléments dans notre réflexion sur l’emploi. Le sujet du revenu universel n’est pas près de quitter la table du débat.

 

De même, en ce qui concerne le sens donné au travail, il n’est pas certain que les choses aillent en s’arrangeant : il est à craindre une inégalité croissante entre ceux qui travailleront pour des entreprises à mission, à des postes stratégiques et ceux qui deviendront comme le disait Aron « de simples contrôleurs de machine ».

« Le sujet du revenu universel n’est pas près de quitter la table du débat. »

 

Émancipation ou manipulation ?

 

« Je ne crois pas à la puissance diabolique des moyens de communication. Je me demande même s’ils contribuent aussi efficacement à la socialisation des individus que la famille, l’école, les groupes d’âge, la formation professionnelle… » (5)

 

On ne va pas reprocher à Raymond Aron de ne pas avoir vu venir les réseaux sociaux. Il craignait que les médias ne deviennent un vecteur d’oppression et de propagande. On sait aujourd’hui qu’ils peuvent être également un moyen de revendication. Il est clair que l’arrivée d’Internet et la possibilité de personnaliser l’expérience en ligne offre des possibilités alors insoupçonnées à son époque : dans l’accès à l’information, à l’ouverture sur le monde, ou encore dans de nouveaux modes de socialisation. Dès lors, nous avons assisté à une accélération des échanges tant sur le plan des idées que sur le partage de la culture, de nos modes de vie.

 

Aron craint une uniformisation des masses, connexe à ce qu’il décrit comme un phénomène d’universalisation, mais affirme qu’elle est contrebalancée par la revendication de particularismes locaux ou identitaires. L’affirmation de soi, de sa communauté, le besoin de reconnaissance sont particulièrement vifs. Mais cette possibilité de se regrouper virtuellement en communautés (identitaires, culturelles, idéologiques) combinée à la visibilité offerte à tous peut sérieusement bousculer nos démocraties. Les réseaux ont en effet permis à certains groupes, parfois très minoritaires, de se retrouver et de s’affirmer afin de peser sur des décisions nationales. On va d’ailleurs jusqu’à évoquer aujourd’hui la tyrannie des minorités.

 

Cependant, on peut rejoindre Aron sur sa crainte de manipulation. La technologie permet à la propagande d’être bien plus efficace par le ciblage. Le scandale Cambridge Analytica (6) ou la « ferme à trolls » d’Evgueni Prigojine sont là pour rappeler que l’influence en ligne est un enjeu majeur pour l’exercice de la liberté politique.

 

Les évolutions qui se font jour sont fascinantes et promettent des progrès incroyables en termes de rapidité ou d’accessibilité : il n’est plus nécessaire d’être un expert ou un technicien pour générer des graphismes intéressants, pour traduire des vidéos, pour coder de simples applications. Mais on voit également comment toutes ces techniques peuvent être détournées à des fins de manipulation de masse (les images choc générées et diffusées par le Hamas depuis plusieurs semaines n’en sont qu’un exemple). Cela a commencé avec la campagne américaine (7) et ce n’est que le début. Il deviendra usant, au sens cognitif, de partir du postulat selon lequel on ne peut accorder de confiance a priori aux informations publiées sur les réseaux sociaux. Douter de tout ou ne croire en rien peuvent être fortement préjudiciables pour nos démocraties.

« On ne va pas reprocher à Raymond Aron de ne pas avoir vu venir les réseaux sociaux. Il craignait que les médias ne deviennent un vecteur d’oppression et de propagande. »

 

Mais qui décide ?

 

Si le progrès technique bouleverse les modes d’expression et de faire du travail, de vivre-ensemble, de l’amour ou de l’affirmation de soi, pourquoi à l’inverse, nos institutions demeurent-elles relativement immobiles ? Nous pouvons d’abord penser que c’est un gage de qualité puisqu’elles sont, pour l’instant, capables de résister à des changements y compris radicaux. Or, si les mouvements politiques se sont emparés des moyens de communication modernes pour porter leurs messages et influencer les électeurs, les règles fondamentales du jeu politique n’ont que peu évolué. On peut se demander jusqu’à quand? Mais les institutions ont un temps de retard permanent sur les avancées technologiques et peinent à rattraper pour encadrer/réguler, quitte à tuer l’innovation.

 

La légitimité de la classe politique est régulièrement remise en cause à ce sujet. Les femmes et hommes politiques ne sont pas des experts. Peu sont issus de la communauté scientifique ou du monde industriel (et quand ils le sont, on les soupçonne systématiquement de conflit d’intérêt…). Raymond Aron évoque ce problème de légitimité : « Le caractère des décisions prises au niveau le plus élevé explique un des paradoxes apparents de notre civilisation : le rôle de direction que tiennent les non-scientifiques dans l’industrie et dans l’État, (…) Faut-il dire que les amateurs commandent aux experts ou que ces derniers obéissent à un spécialiste de la politique, dans l’entreprise comme dans l’État ? » (8)

 

Allier expertise technique et prise de décision collective est un exercice d’équilibrisme mais les enjeux en présence, tant sur le plan environnemental que sur le plan de la souveraineté, sont historiques. Ils doivent être mis publiquement sur la table.

 

Dans les avancées techniques révolutionnaires qui sont devant nous, prenons l’exemple de Neuralink. La société d’Elon Musk a obtenu l’accord des autorités américaines pour tester ses implants neuronaux sur des humains. Sommes-nous, en tant que société, d’accord avec ça ? Et pourrons-nous refuser ? Bien que l’Europe soit considérée aujourd’hui comme le continent de la régulation, nous n’en restons pas moins en compétition avec le reste du monde et nous ne pouvons pas nous permettre de décrocher. Seulement, en limitant la capacité à innover chez nous, nous nous condamnons à subir.

 

Raymond Aron craignait lui aussi certains aspects du progrès : « Les hommes de pensée jugent pour la plupart sévèrement la sociabilité industrielle. Quand ils évoquent l’avenir, ils craignent moins l’ennui qui guetterait une civilisation du loisir que la puissance surhumaine que la biologie, après la physique, donnera demain peut-être à l’humanité. Déjà celle-ci a la capacité de s’anéantir elle-même, d’altérer le patrimoine génétique de millions d’êtres encore à naître. Va-t-elle acquérir la capacité de modifier ce patrimoine ? De contrôler le hasard génétique ? Mises au point par les physiciens, les armes nucléaires dépendent pour leur emploi effectif des hommes d’Etat. À qui reviendra la charge de manipuler les patrimoines héréditaires ? (9)» Si la société mute, les peurs liées à l’avenir aussi.

 

La pensée de Raymond Aron, bien que marquée historiquement, continue donc de soulever des questions toujours prépondérantes sur la société moderne et le progrès technologique. Notamment cette interrogation sur le contrôle de ces avancées par la population alors que plus la technique avance, plus elle est difficilement compréhensible pour le commun des mortels.

 

Si certains dirigeants d’entreprise se tournent vers la politique, j’ai fait le chemin inverse : ancienne collaboratrice d’élus, je suis devenue fondatrice de deux sociétés dans le domaine du numérique. Je crois profondément que la tech est un sujet politique. Et en cela, si les dirigeants de la French Tech doivent penser ces questions (souveraineté, soutenabilité, futur de l’emploi…), les citoyens doivent également s’en emparer. Sur ces sujets, nous sommes en train de laisser la main aux hauts-fonctionnaires européens. Avez-vous été consultés au sujet de l’IA Act européen ? Nous devons avoir un débat public sur ces questions et nous attendons des partis politiques qu’ils proposent un choix clair de projet de société.

« Avez-vous été consultés au sujet de l’IA Act européen ? Nous devons avoir un débat public sur ces questions et nous attendons des partis politiques qu’ils proposent un choix clair de projet de société. »

 

Il est essentiel pour l’avenir de l’humanité de reprendre le contrôle de ce progrès technologique, non pas pour le stopper ou le brider mais pour que nous puissions dire ensemble, où nous voulons aller.

 

Si Raymond Aron s’est essayé à certaines projections en nous offrant une analyse globale de la société industrielle, il affirme pour autant ne pas prédire l’avenir : « Quels usages les hommes feront-ils de ces moyens ? Je préfère l’avouer que je l’ignore quitte à lire, pour me distraire, les livres sur l’an 2000 (10) ».

 

Personne ne peut prédire ce qui arrive ensuite…

 


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Raymond Aron cancellé

 

Dans sa contribution à notre recueil en hommage à Raymond Aron (le consulter ICI), Laetitia Strauch-Bonart loue son désir de précision et son éthique intellectuelle. Revenant sur l’isolement dont il a été fréquemment victime, elle estime que ses positions se sont révélées clairvoyantes. 

 

« Comme d’habitude, je n’étais pas d’accord. Je suis donc resté solitaire. »

Raymond Aron, Le Spectateur engagé

 

Il ne fait pas bon être libéral en France. Il ne fait pas bon, non plus, l’avoir été. Outre la méfiance que suscite la pensée libérale auprès des tenants d’un État fort ou interventionniste, trois destins attendent aujourd’hui les grandes figures intellectuelles du libéralisme : l’oubli, la diabolisation ou ce qu’on pourrait appeler la consensualisation. Le fin penseur qu’était Raymond Aron se trouve dans ce dernier cas. Comme Benjamin Constant, comme Alexis de Tocqueville, Aron est certes souvent invoqué mais d’autant plus qu’il n’est plus guère lu. La gauche le tolère, le cite même, ce qui en dit long ; la droite lui rend vaguement hommage ; les journalistes et les étudiants le mentionnent. Cet Aron-là plaît à tout le monde parce qu’il n’est véritablement connu de personne.

 

Cette ignorance relative, qui fait perdurer le mythe d’un personnage lisse et tiède, fait dans le même temps oublier que son souci permanent de justesse provoqua bien souvent l’ire de ses contemporains, y compris, on tend à l’oublier, à droite. En l’espèce, il fut plus qu’à son tour, dans un milieu et à une époque non exempts de grégarisme, solitaire. Ainsi, sa consécration méritée, en fin de carrière, ne doit pas masquer l’isolement qu’il a fréquemment subi – un fait malheureux que d’aucuns nomment volontiers aujourd’hui, comme s’il s’agissait d’un phénomène nouveau, la « cancel culture ».

 

Raymond Aron obtient son doctorat en 1938. Sa thèse, qui sera publiée sous le titre Introduction à la philosophie de l’histoire, s’avère déjà en rupture avec le positivisme qui domine la philosophie française. Politiquement, il signale déjà son originalité. « Une fois de plus, expliquera-t-il plus de quarante ans plus tard, comme d’habitude dans ma vie, j’étais dans un petit groupe, solitaire, entre les blocs, c’est-à-dire entre le bloc de ceux qui étaient déchaînés contre le Front populaire, et ceux qui croyaient que c’était une aube nouvelle de la société… » Pour autant, il ne cautionne pas « la politique antérieure ; je la trouvais parfaitement déraisonnable également, dans l’autre sens ». Sans compter qu’« une bonne partie de la droite, celle des hebdomadaires Je suis partout, Candide, Gringoire, qui étaient horribles, une droite extrême, me rendait non seulement de gauche mais fou furieux ». Alors qu’il s’inquiète, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, de la mésentente croissante entre Français de gauche et de droite, il se retrouve entre les deux, « sans grande chance de pouvoir m’exprimer et d’être écouté » (1).

« Il ne fait pas bon être libéral en France. Il ne fait pas bon, non plus, l’avoir été. »

 

Lorsqu’il rejoint Charles de Gaulle à Londres, Aron fait preuve de la même distance critique, ce qui rend difficile son rattachement au mouvement gaulliste sans pourtant en faire l’un de ses opposants. « Si être gaulliste c’était être le féal du général de Gaulle, ou croire en lui quelles que fussent ses opinions, alors, en effet, je ne l’étais pas ». Même face à la guerre, il se refuse à être « dans l’extrême », ce qui le condamne, constate-t-il, à l’écriture et à isolement (1).

 

A la fin de la guerre, Aron s’oriente vers le journalisme plutôt qu’une carrière universitaire – décision qu’il regrettera plus tard – et finit par rejoindre Le Figaro comme éditorialiste. Il s’engage de surcroît, en 1947, au Rassemblement du Peuple Français (RPF), le tout nouveau parti gaulliste. Autant de choix qui dénotent une personnalité singulière, avide d’action autant que de pensée. Mais comme il ne s’engage pas à gauche comme il est d’usage, il en devient, selon les termes de son biographe Nicolas Baverez, un « homme seul » et un « intouchable, banni par ses pairs ». « La violente réaction de rejet dont il fut victime, ajoute Baverez, se traduisit par l’échec de sa candidature à une chaire de philosophie de la Sorbonne en 1948 ». (2) Il y sera finalement élu en 1955, non sans obstacles. Commentant cette période, Aron usera de l’euphémisme : « Je me sentais solitaire, dépouillé de mes amitiés de jeunesse. Bien entendu, je recevais aussi beaucoup de lettres de félicitations, mais j’y étais peu sensible parce qu’elles provenaient d’hommes qui m’étaient trop étrangers. Mais c’est vrai, je n’étais pas bien toléré par l’intelligentsia française dans cette période. (…) J’étais un homme de droite, j’écrivais dans Le Figaro, etc. » (1)

 

Aron fait d’autant plus grincer des dents parmi les intellectuels que la guerre froide bat son plein. Sa ferme défense de l’Alliance atlantique lui aliène un large spectre de politiques et d’intellectuels. En 1951, la sortie de ses Guerres en chaîne, où il montre qu’entre les deux grands vainqueurs de la Deuxième Guerre mondiale, la paix est impossible mais la guerre improbable, provoque un véritable « tir de barrage ». « Aron, relate Baverez, dut alors affronter une sainte alliance des communistes, des progressistes et des neutralistes, qui marqua son complet isolement. » Une fausse rumeur, propagée par le philosophe et neutraliste Etienne Gilson, le présente comme un agent payé par les Etats-Unis. Ostracisme et intolérance règnent tout autant à l’Institut d’études politiques où il enseigne de 1948 à 1954 et où ses idées sur le marxisme, la guerre froide et la IVè république « heurtaient de front le catéchisme progressiste » de la quasi-totalité des autres enseignants. Sa candidature implicite à un poste de professeur fut  écartée avec élégance » (2).

 

Dévasté par le décès brutal de l’une de ses filles en 1950, il devient, poursuit son biographe, « un solitaire, rejeté par l’université et enfoui dans sa peine » (2). Il publiera dans cette période l’un de ses chefs-d’œuvre, L’Opium des intellectuels, en 1955, où il soutient qu’il est impossible de constater l’existence du goulag sans devenir anticommuniste dans le même temps. Sa cible n’est pas tant les intellectuels communistes que « mes amis qui reconnaissent l’existence des camps de concentration, qui ne sont pas communistes mais qui ne veulent pas être anticommunistes », comme Sartre à cette époque. Il épingle ce « mouvement intellectuel dont il n’y a guère eu l’équivalent ailleurs » faits de « ceux qui étaient entre les deux, qui étaient à tel point attirés par le prolétariat, le socialisme, l’histoire, la révolution, la gauche, qu’ils n’acceptaient pas les conséquences de la rupture avec le communisme » et qui, partant, « ne pouvaient admettre que la rupture avec l’Union soviétique conduisît nécessairement à mon chemin, c’est-à-dire à accepter l’Alliance atlantique et la coalition des anticommunistes » (1).

 

Son anti-communisme aurait pu en faire la coqueluche de la droite non-gaulliste. Il n’en est rien car Aron s’en prend à l’une de ses vaches sacrées, l’Algérie française. Convaincu dès l’après-guerre que « la décolonisation, d’abord, était inévitable, ensuite qu’elle était conforme aux valeurs que les Occidentaux défendent » (1), autrement dit, pour reprendre des termes aroniens, que l’existence de colonies n’est plus ni « possible » ni « souhaitable », il approfondit l’argument dans La Tragédie algérienne qu’il publie en 1957. L’ouvrage « provoqua un réel séisme politique, relate Baverez. Aron s’aliéna la droite – prompte à s’élever contre la trahison de l’auteur de L’Opium (…) -, mais aussi la gauche – qui dénonçait sous la plume de Jean Daniel « le passage du conservatisme au défaitisme » (2).

 

A droite, les attaques sont rudes. Il se trouve alors en contradiction avec la ligne du journal dont il est éditorialiste. On l’accuse de faire le jeu du FLN, on s’étouffe lorsqu’il explique que « la politique de la France ne pouvait pas être déterminée par un million de Français d’Algérie », on prétend qu’il voudrait « mettre les Français d’Algérie dans des camps de concentration » (1). Jacques Soustelle, gouverneur général de l’Algérie au début de la guerre en 1955-1956 et fervent partisan de l’Algérie française, publie peu après La Tragédie algérienne une brochure au titre évocateur, Le Drame algérien et la décadence française, réponse à Raymond Aron. Ces échauffourées livresques masquent la popularité de la position aronienne. Pour une fois, Aron est l’homme de la majorité silencieuse puisqu’il exprime publiquement « ce que la majorité des Français et la quasi-totalité de la classe politique pensaient sans oser se l’avouer » (2). Il commentera modestement deux décennies plus tard : « J’ai eu une influence très limitée, mais j’ai apporté, si je puis dire, aux hommes politiques modérés une représentation générale du monde qui justifiait leur politique » (1).

« L’anti-communisme de Raymond Aron aurait pu en faire la coqueluche de la droite non-gaulliste. Il n’en est rien car Aron s’en prend à l’une de ses vaches sacrées, l’Algérie française. »

 

La reconnaissance universitaire tant attendue advient pendant la décennie 1960 puisqu’il devient directeur d’études à l’École pratique des hautes études. Point de retrouvailles, en revanche, avec la communauté intellectuelle en raison de ses prises de position, philosophique et politique, face à l’événement qui donnera un nouveau souffle à la gauche, mai 1968. Dans La Révolution introuvable, publiée la même année, il cherche à donner un sens sociologique à l’épisode, loin du mythe d’une jeunesse révolutionnaire salvatrice. Il prend position, par un certain nombre d’articles publiés en mai dans Le Figaro, contre « le terrorisme du pouvoir étudiant » qui souhaite s’immiscer dans la gouvernance de l’université. Ici, Aron, ne s’aliène pas seulement les usual suspects comme Sartre lequel, sous prétexte d’appeler Aron à pratiquer l’autocritique – un professeur doit savoir, selon la novlangue de l’époque, « se contenter » – frise l’insulte en proclamant qu’« il faut (…) que les étudiants puissent regarder Raymond Aron tout nu » (2) ; des hommes plus modérés, tels Pierre Hassner et François Furet, prennent leurs distances face à un positionnement qu’ils jugent trop sévère (2).

 

Quant aux gaullistes, il conservera avec eux une relation ambivalente. Bien que dans l’ensemble favorable à la politique étrangère gaullienne, il en critiquera de plus en plus le style, notamment la rhétorique anti-américaine, qu’il juge illusoire et dangereuse. De façon similaire, s’il est satisfait du retour du général de Gaulle en 1958, il n’oubliera pas de remarquer que celui-ci s’est trouvé « à la limite du coup d’État » quand il est revenu au pouvoir.

 

Dans les années 1970, Aron a réalisé la prédiction de Malraux qui avait auparavant annoncé à son ami : « Attendez, attendez, quand vous aurez soixante-dix ans, ça s’arrangera, on vous reconnaîtra » (2). Au soir de sa vie, il reconnaîtra que ses idées ont marqué maints universitaires et hommes politiques. Pour autant, non seulement il « n’y a pas une secte aronienne », jugera-t-il, mais il dira rester « isolé et opposant, destin normal d’un authentique libéral » (1).

 

Selon les propres explications du philosophe, son isolement venait de son adoption d’« un certain nombre d’attitudes » (1). Ce dernier terme, polysémique, peut se référer au contenu même de ses positions, mais aussi, et c’est ce point que nous voudrions explorer, à la méthode aronienne menant à leur formulation.

 

Comme le titre du livre d’entretiens accordé par Aron à Jean-Louis Missika et Dominique Wolton en 1981 l’indique, Aron se voulait un « spectateur engagé ». « La volonté de voir, de saisir la vérité, la réalité, d’un côté, et de l’autre côté agir : ce sont, me semble-t-il, les deux impératifs auxquels j’ai essayé d’obéir toute ma vie », développe-t-il (1). Cette formule, qui se distingue de l’engagement au sens sartrien, lie ensemble la pensée et l’action de telle sorte que, si l’on ne peut pas bien agir sans avoir pensé au préalable, on ne peut pas non plus bien penser si l’on n’a pas l’action en ligne de mire. La pensée, en d’autres termes, est bornée par ce qu’Aron nomme le réel ou la réalité. Le réel oblige, autrement dit, il impose une éthique intellectuelle qui se distingue du réflexe idéologique. Décrivant les « intellectuels », Aron remarque qu’ « ils sont inquiets, angoissés par ce que notre régime existant comporte de mal (et tous les régimes comportent du mal), (qu’)ils sont assoiffés de la solution qui donnerait la société universalisable. Ils ont bien une opinion sur ce qu’il faut faire contre l’inflation ou au sujet du réarmement de l’Allemagne, mais c’est essentiellement des opinions à partir d’impératifs ou de postulats et non pas à partir d’une analyse de la conjoncture ». Or analyser la conjoncture, c’est vouloir produire un raisonnement adapté à chaque situation, c’est faire du sur-mesure, c’est être mesuré, non pas au sens de la tiédeur mais de l’exactitude. Ou encore, « avoir des opinions politiques, ce n’est pas avoir une fois pour toutes une idéologie, c’est prendre des décisions justes dans des circonstances qui changent » (1).

 

Cette éthique, dans le paysage politico-intellectuel de son époque, était rare. D’abord parce que nombre de politiques et intellectuels, à gauche mais aussi à droite, pétris d’idéologie, ne se préoccupaient que du « souhaitable » et non du « possible ». Ensuite parce qu’en passant d’un camp à l’autre en fonction des changements de circonstances, Aron se démarquait de ses camarades qui privilégiaient la loyauté clanique. Avoir Aron de son côté pour un temps ne signifiait pas avoir gagné son soutien en toutes circonstances. « Quand je vote, je vote pour Giscard d’Estaing et non pas pour Mitterrand, commentait-il. Donc si on définit la place d’un intellectuel par ses votes, je suis un intellectuel de droite, mais d’un caractère un peu particulier, c’est-à-dire indiscipliné et rarement d’accord avec celui pour lequel il a voté. Je critique avec la même liberté l’homme pour lequel j’ai voté que je le ferais si l’autre était élu. » (1) Pour le dire autrement, il était libre.

« Avoir Aron de son côté pour un temps ne signifiait pas avoir gagné son soutien en toutes circonstances. »

 

Au vu de la trajectoire d’Aron et de son influence intellectuelle posthume, nous savons aujourd’hui que son isolement n’a pas empêché sa réussite. Mieux, la plupart de ses positions, choquantes à l’époque pour certains, apparaissent rétrospectivement comme celles qu’il fallait adopter pour préserver la concorde nationale. Le temps a fait son œuvre et révélé, progressivement, la clairvoyance aronienne. Nous pouvons en tirer, pour le présent, une leçon. Tous les penseurs atypiques et isolés ne deviennent pas des Aron, mais en pensant atypiquement et en acceptant la solitude qui accompagne l’honnêteté intellectuelle, en refusant la logique clanique, on n’est pas seulement plus libre, on met toutes les chances de son côté pour, même beaucoup plus tard, avoir raison.

 


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Raymond Aron, entre sociologie et philosophie

 

Dans sa contribution à notre recueil en hommage à Raymond Aron (le consulter ICI), Philippe Raynaud analyse la dimension sociologique des œuvres de l’intellectuel. Il y décrit l’influence majeure de Weber et de Montesquieu dans le lien que Raymond Aron tisse entre sociologie, libéralisme et philosophie politique. 

 

Au cours des dernières décennies, l’œuvre de Raymond Aron a gardé un prestige certain et on pourrait même dire que sa pensée jouit aujourd’hui dans les milieux académique et intellectuel d’une légitimité plus forte que ce n’était le cas de son vivant. Mais cette reconnaissance tardive a aussi quelque chose de paradoxal ; elle concerne pour l’essentiel l’analyste politique, dont on reconnaît enfin la lucidité supérieure et dont, chez les meilleurs, on perçoit que cette lucidité est intimement liée à une certaine attitude philosophique, mais elle fait assez peu de place à la qualité de « sociologue » qu’Aron n’a pas cessé de revendiquer tout au long de sa carrière académique. Aron apparaît aujourd’hui comme un penseur politique de premier plan, dont les vrais philosophes politiques reconnaissent la profondeur, mais ne semble pas qu’il soit considéré comme un des « classiques de la sociologie ».

 

La récente publication de ses cours au Collège de France de 1970-1971 et 1971-1972 (1) peut être l’occasion de revenir sur ce que la « sociologie » signifiait pour Aron. Dans ses Mémoires, il est lui-même très sévère pour cette critique de la pensée sociologique, dont le but était d’esquisser une suite des Étapes de la pensée sociologique, qui aurait étudié le devenir intellectuel (et institutionnel) de la sociologie après la génération des fondateurs (Comte, Marx, Tocqueville) et celle des classiques (Durkheim, Pareto, Weber) : « Je manquais totalement ce cours ; tout au plus m’a-t-il aidé à apercevoir ce que devait être cette critique (2) ». Cette sévérité me paraît très excessive, car ce cours est riche en analyses subtiles et originales sur quelques grandes questions classiques (l’histoire de la notion de « critique » de Kant à Marx, la naissance de la sociologie, le devenir de l’héritage de Marx chez Pareto et Weber) tout en donnant une vue très juste des controverses d’une sociologie qui est supposée être arrivée à maturité « scientifique » mais qui reste traversée par des divisions nombreuses. Il me semble en fait que la déception d’Aron devant les résultats de son propre enseignement traduit sous une forme trop modeste sa déception devant ce qu’on pourrait appeler les «désillusions du progrès scientifique ».

« La sociologie de Raymond Aron est inséparable d’un certain libéralisme , qui est lui-même fondé sur une philosophie politique. »

 

D’un côté, en effet, il semble difficile de ne pas transposer à la sociologie ce qu’Aron dit de la science économique : « Dans la mesure où l’on admet l’existence d’une telle science, il est impensable qu’elle ait pu être formulée de façon définitive aux environs des années 1860 (3) et qu’un siècle après, en dépit du fait que des milliers d’esprits supérieurs ont étudié les problèmes de l’économie, ils n’aient rien ajouté, ni comme schémas abstraits, ni comme analyses concrètes (4) ». La sociologie a sans doute connu des progrès comparables, mais, d’un autre côté, ceux-ci laissent toujours les lecteurs insatisfaits pour des raisons dont on voit mal comment elles pourraient être surmontées. La sociologie reste divisée en trois « tendances », qui étaient déjà présentes chez les « fondateurs » et chez les « classiques ». Elle peut mettre l’accent sur « la recherche de la communauté en fonction de la prise de la conscience de la désagrégation des sociétés traditionnelles » ; elle peut se présenter comme une « critique sociale par le contraste entre les idées dont se réclame la société moderne et la réalité dont celle-ci nous offre le spectacle » ; elle peut, enfin, chercher à « interpréter historiquement la société moderne ». Mais la permanence de ces questions fondamentales, qui étaient au centre des projets de Comte et de Durkheim, de Marx et de Tocqueville ou de Marx et Weber, s’accompagne aujourd’hui d’un scepticisme général et sans doute justifié sur la possibilité d’une « théorie unitaire de la société » – qui semble bien avoir été le projet qui animait secrètement les « fondateurs » et les « classiques ».

 

Cette reconnaissance quelque peu désenchantée des limites de la connaissance sociologique conduit, comme le fait du reste Aron vers la fin de son cours, à reconnaître une certaine proximité entre la sociologie et la philosophie : « Donc la philosophie a bien quelque chose de commun avec la philosophie. Léon Brunschvicg a écrit en petit livre, De la connaissance de soi, qui commence par une citation de Pascal ; la sociologie pourrait avoir d’une certaine manière pour titre : La connaissance de soi. La sociologie est une forme de connaissance de soi, à condition de ne pas oublier que la seule façon de se connaître comme soi, c’est de connaître les autres (5) ».

« Aron apparaît aujourd’hui comme un penseur politique de premier plan, […] , mais ne semble pas considéré comme un des « classiques de la sociologie ». » 

 

Naissance d’une pensée

 

Pour comprendre la relation entre la sociologie et la philosophie dans la pensée d’Aron, il faut partir à la fois de ses premières œuvres et de ses premières expériences politiques.

 

Dans ses premiers travaux, il s’appuie sur des auteurs allemands contemporains comme Dilthey, Rickert, Simmel et, surtout, Max Weber, qui lui apparaissent à la fois comme les promoteurs d’un renouvellement de la philosophie critique et comme des représentants d’une conception des sciences sociales très différente de celle qui devient alors prédominante en France avec le succès de la sociologie durkheimienne. On sait que cette approche, développée notamment dans la thèse principale d’Aron (Introduction à la philosophie de l’histoire) fut en fait assez mal accueillie par la génération universitaire précédente, comme en témoignent les discussions très vives qui eurent lieu lors de sa soutenance (26 mars 1938). Paradoxalement, l’intérêt d’Aron pour « la philosophie critique de l’histoire » et pour la « sociologie allemande contemporaine » le mettait en conflit avec les deux courants dominants de la philosophie française, qui reposent l’un et l’autre sur une confiance sereine dans les progrès de la Raison et qui sont deux expressions complémentaires d’un certain républicanisme français : le néo-kantisme façon Léon Brunschvicg, fondé sur une certaine idée des progrès de la science et de la conscience européennes et la sociologie durkheimienne, qui reprend et transforme l’héritage de Saint-Simon et de Comte s’opposent l’un et l’autre aux versions « allemandes » du projet criticiste et de la sociologie.

 

Cette divergence philosophique se traduisait aussi par une relation originale avec la politique, qui apparut au grand jour un peu plus d’un an après la soutenance d’Aron, lorsque celui-ci prononça devant la Société française de Philosophie une conférence sur « États démocratiques et États totalitaires » (17 juin 1939), qui montre clairement la nature de son différend avec la philosophie dominante. Aron voit clairement la nature inédite et révolutionnaire du nazisme et la capacité de celui-ci à mobiliser durablement une partie considérable des masses au service d‘un État totalitaire et surarmé, là où la majorité de ses collègues pensent avoir affaire à un simple épisode réactionnaire que l’appel à la raison, à la démocratie et, pour tout dire, à la République ne manquera pas de surmonter ; il annonce, en fait, les difficultés que vont rencontrer les démocraties et en tout premier lieu la France, sans pour autant céder au pacifisme si puissant alors dans la gauche française. On se rappellera aussi que, quelques années plus tôt, en 1933, le jeune Raymond Aron avait été très frappé par la réponse d’un Secrétaire d’État auquel il avait fait un brillant exposé sur les relations entre la France et l’Allemagne et qui lui avait répondu en substance : « tout cela est bien beau, mais que feriez-vous à la place du Président du Conseil ? (6) ». Aron a gardé de cet épisode une certaine idée de l’action qui l’a conduit à considérer que le penseur politique ne peut pas se contenter d’« appliquer » les normes découvertes par la raison mais qu’il doit reconnaître une certaine pertinence au point de vue du Geschäftsmann, l’homme d’action impliqué dans la réalité des affaires humaines, celui-là même que critique Kant dans le célèbre texte « sur l’expression courante « Il se peut que ce soit juste en théorie, mais en pratique cela ne vaut rien » ». Ce refus du formalisme moral et ce choix délibéré en faveur d’une éthique conséquentialiste, combiné avec une philosophie théorique essentiellement criticiste est sans doute une des raisons de son admiration jamais démentie pour Max Weber, qui cherchait déjà à penser les exigences de l’éthique de responsabilité sans tomber dans le cynisme ou le pur pragmatisme.

 

Pour finir, on comprend bien quelle était la situation de départ d’Aron: si la conception criticiste de la connaissance restait indépassable, la voie de la philosophie kantienne orthodoxe était fermée et, d’un autre côté, les sciences sociales devaient s’émanciper de l’orthodoxie durkheimienne, dont la soutenance de thèse avait du reste rappelé la profonde affinité avec l’idéalisme républicain ; d’un autre côté, le marxisme, qui prétendait unir la science et l’action dans une perspective révolutionnaire ne pouvait évidemment pas satisfaire l’auteur de La philosophie critique de l’histoire. Dans ces conditions, l’œuvre de Weber, qui articule une conception exigeante de la science sociologique sur une théorie de la connaissance fondamentalement criticiste et qui reprend dans un cadre non « marxiste » certains éléments importants de la pensée de Marx devait naturellement conserver une place centrale dans la pensée d’Aron, sans que l’on puisse pour autant voir en lui un simple « wébérien ». La solution sera finalement trouvée dans une conception originale de la sociologie, qui est mise en œuvre dans les grands ouvrages des années 1960, notamment les trois cours sur les sociétés modernes (7) Paix et guerre entre les nations et dont les fondements sont mis au jour dans Les étapes de la pensée sociologique.

 

Philosophie, politique et sociologie

 

Dans Les étapes de la pensée sociologique, Aron semble apporter deux réponses à la question de la naissance de la sociologie. Au point de départ de son enquête, il fait de Montesquieu plus qu’un « précurseur », un des « doctrinaires de la sociologie ». Montesquieu est sociologue par la manière dont il cherche à penser la diversité des sociétés humaines et, surtout, par son insistance sur les liens entre les lois ou les régimes politiques et les autres forces qui jouent sur l’action humaine : les lois sont des « rapports qui dérivent de la nature des choses », « plusieurs choses gouvernent les hommes ». Mais il reste « encore un philosophe classique dans la mesure où il considère qu’une société est essentiellement définie par son régime politique et où il aboutit à une conception de la liberté », si bien que l’on peut dire que « Montesquieu est en un sens le dernier des philosophes classiques et le premier des sociologues (8) ». D’un autre côté, si Montesquieu n’apparaît pas comme un des « pères fondateurs » de la sociologie, c’est parce qu’il « ne médite pas sur la société moderne », qui est au contraire la question centrale qui va dominer la génération des fondateurs (9). De ce point de vue, la naissance de la sociologie n’est pas seulement liée à une nouvelle conception de la science mais aussi et surtout à la conscience que, au tournant de la fin du XVIIIe siècle, la condition humaine a connu des changements majeurs qui ont rendu possible et nécessaire cette orientation nouvelle. De là l’idée que la grande tradition sociologique se constitue autour de la définition de la société nouvelle qui naît au XIXe siècle et donne lieu à trois grandes interprétations : Auguste Comte la définit comme société industrielle, Marx comme société capitaliste et Tocqueville considère que la grande révolution en cours est l’avènement de la société démocratique caractérisée par le développement « providentiel » de l’ « égalité des conditions ».

« Aron fait de Montesquieu plus qu’un « précurseur », un des « doctrinaires de la sociologie ».»

 

Il n’est pas difficile de montrer que, dans son œuvre de sociologue, Aron s’est attaché à montrer que ces trois approches étaient d’une certaine manière complémentaires et que, plus d’un siècle après la génération des fondateurs, il restait pertinent de considérer la société moderne à travers les schémas de Comte, Marx ou Tocqueville. C’est le cas notamment dans les trois grands cours sur les sociétés modernes, dont les thèmes dominants renvoient aux trois auteurs majeurs de la génération des fondateurs : les Dix-huit leçons sur les sociétés industrielles développent une problématique héritée de Comte, Les luttes de classes examinent l’apport de Marx, Démocratie et totalitarisme prolongent la réflexion de Tocqueville sur l’avenir de la liberté dans la société moderne.

 

Ces trois cours doivent être lus comme un tout cohérent. Il s’agit d’une œuvre considérable, souvent sous-estimée aujourd’hui chez certains penseurs du « totalitarisme » et même chez certains amis d’Aron, du fait d’une légende tenace : Aron aurait finalement participé d’une illusion courante à partir de la mort de Staline et de la fin de la guerre froide, celle de la convergence des systèmes communiste et capitaliste dans une même « société industrielle ». Tout en reconnaissant qu’il avait pu lui-même contribuer à cette « erreur d’interprétation », Aron a fait justice de cette légende dans Le spectateur engagé (10) mais elle ressurgit néanmoins périodiquement parce que, la plupart du temps, on ne saisit pas le sens de la comparaison capitalisme/socialisme dans les 18 leçons ou entre Démocratie et totalitarisme.

 

En fait, on ne comprend pas ces livres si on oublie qu’ils sont issus de cours donnés à la Sorbonne devant un public d’étudiants en philosophie dont beaucoup étaient communistes ou du moins marxistes et dont il fallait d’abord ébranler les certitudes avant de chercher à les convaincre. La notion de « société industrielle » permet dans ce contexte une désublimation de la prétention de la société soviétique à incarner une alternative radicale à société « capitaliste » mais cela ne veut pas dire que ces deux sociétés se confondent, ni qu’elles doivent vraiment converger. Aron s’en explique dans la préface de la Lutte de classes où il remarque d’ailleurs que la Literaturnaya Gazeta ne s’y est pas trompée et où il précise que la coexistence pacifique ne prendrait vraiment de sens que si les marxistes-léninistes renonçaient à leur prétention à la vérité. Loin de prévoir une convergence naturelle des deux régimes, Aron est très sceptique sur les capacités de réforme du communisme et il propose une critique aiguë du marxisme optimiste d’Isaac Deutscher, qui attendait de la croissance économique la démocratisation du régime soviétique. Aron accepte certes trop facilement l’idée que le régime peut apporter une certaine prospérité économique sous condition de certaines réformes (c’est l’époque de Libermann), il convient que les occidentaux et les communistes ont en commun certaines « valeurs » mais il tient que la réforme du régime ne peut venir en URSS (à la différence de ce qui aurait pu se produire en Pologne et en Hongrie) que d’une crise interne de l’élite qui aboutirait à sa destruction.

 

C’est à partir de là que l’on peut comprendre les thèses de Démocratie et totalitarisme, qui se situent dans un contexte différent de celui de l’avant-guerre, et qui constatent que le régime soviétique pose un problème qui n’est pas de même nature que celui que posait le nazisme. Celui-ci développait une dynamique conquérante qui devait rapidement conclure à un conflit global. Dans Paix et guerre entre les nations , Aron montre au contraire que le monde de la « guerre froide » reste un monde un qui ne va pas nécessairement vers la conflagration, mais qui est néanmoins fondamentalement divisé : le système international n’est pas seulement bipolaire mais asymétrique.

 

Résumons-nous. Toutes ces œuvres se réclament de la sociologie, mais d’une sociologie qui reconnaît la centralité de la politique et qui s’appuie largement sur les apports de la science politique, mais qui refuse l’idée d’une science reine qui unifierait toutes les approches possibles du politique et de la politique. Dix-huit leçons sur les sociétés industrielles part de Comte pour proposer une critique de l’auto-interprétation marxiste de la société soviétique, dans laquelle la différenciation politique entre l’Est et l’Ouest est décisive. La lutte de classes fait droit à certaines thèses de Marx dans le cadre d’une sociologie qui met davantage l’accent sur la domination que sur l’exploitation, et elle utilise largement certaines œuvres de la science politique américaine (Schumpeter).

« Aron montre au contraire que le monde de la « guerre froide » reste un monde un qui ne va pas nécessairement vers la conflagration, mais qui est néanmoins fondamentalement divisé : le système international n’est pas seulement bipolaire mais asymétrique. » 

 

 

Démocratie et totalitarisme part d’une version dramatisée de l’alternative tocquevillienne entre les deux versions possibles de la société démocratique pour faire une large place à la question du régime. On peut rapprocher Démocratie et totalitarisme de l’Essai sur les libertés, qui date de la même période, et où Aron met en scène un dialogue imaginaire entre Tocqueville et Marx pour éclairer la relation entre les libertés « formelles » et les libertés « réelles » (11). Mais on doit aussi remarquer que, significativement, Aron rapproche Tocqueville de Montesquieu en notant que l’un et l’autre sont à la fois sociologues et philosophes et que cette double identité tient, d’une part, à l’importance qu’ils continuent d’attribuer à la question du régime politique et, de l’autre, à leur attachement à la cause de la liberté.

 

Comme il le dira lui-même dans sa leçon inaugurale au Collège de France, qui traite significativement de la « Condition historique du sociologue », la sociologie de Raymond Aron est inséparable d’un certain libéralisme , qui est lui-même fondé sur une philosophie politique. Ce libéralisme essentiellement politique est assez éloigné de celui des différentes écoles libérales d’aujourd’hui, car il ne se fonde ni sur une théorie du marché ni sur une philosophie du droit. Aron est ainsi fidèle aux choix philosophiques et existentiels de sa jeunesse, mais il s’inscrit aussi dans la continuité de la pensée de Montesquieu et de Tocqueville : Le libéral participe à l’entreprise du nouveau Prométhée, il s’efforce d’agir selon les leçons, si incertaines soient-elles de l’expérience historique, conformément aux vérités partielles qu’il recueille plutôt que par référence à une vision faussement totale. « Ayez donc de l’avenir cette crainte salutaire qui fait veiller et combattre et non cette terreur molle et oisive qui abat les cœurs et les énerve ». Vous avez reconnu la voix d’Alexis de Tocqueville.

 


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International : la neutralité est une imposture

À l’aune des écrits d’Aron, notre chercheuse associée Loriane Lafont-Grave dénonce, dans Contrepoints, le bonapartisme de la politique étrangère macronienne. Elle ambitionne une prise de position claire et concrète de la France aux côtés de l’Ukraine.

 

À l’heure d’un changement de ministre, il n’est pas vraiment question d’un changement de cap puisque la diplomatie constitue un « domaine réservé » du président de la République. C’est du moins ce que soutient Loriane dans un état des lieux de la diplomatie française, qui selon elle « n’est pas au beau fixe sur plusieurs fronts ». Tandis que nos relations avec l’Afrique tournent à l’aigre, elle remet en question nos rapports avec Washington et notre implication dans le conflit russo-ukrainien.

« Incohérence, manque de fiabilité, improvisation, paternalisme et arrogance »… Tels sont les reproches faits à la diplomatie macronienne, constituée d’« initiatives empathiques et non-coordonnées prises unilatéralement par le chef de l’État ». Pour Loriane, le président Macron marche maladroitement dans les pas du Général de Gaulle : elle dénonce une politique aux tendances « bonapartistes » et une verticalité du pouvoir décisionnel.

 

« Les Européens ne doivent pas attendre, pour préparer leurs opinions publiques, une intensification de la guerre de la Russie contre l’Ukraine et des contrecoups éventuels pour eux-mêmes. »

En son temps, l’intellectuel Raymond Aron s’attaquait à « l’attitude solipsiste » du Général de Gaulle. Notre chercheuse transpose cette critique à la politique macronienne : culte de la personnalité, hyper-verticalité du pouvoir, théâtralité de la prise de décisions, aucune collégialité dans les initiatives… Même si Macron se prétend libéral, Loriane n’est pas du même avis. Elle avance qu’il n’applique aucun libéralisme en matière de politique extérieure. En effet, si l’on s’en tient à la définition d’Aron, la philosophie libérale représente l’antithèse d’une « conception individualiste de la société ». Pourtant, il est clair que le président de la République entretient un rapport jupitérien avec ses institutions et mène sa barque de manière à ne donner « ni vie, ni voix au Parlement ».

Loriane regrette le rôle quasi-inexistant de notre Parlement sur les questions diplomatiques, ce qui fait de notre pays une « anomalie » parmi les autres démocraties occidentales. Le vote de nos parlementaires n’est pas requis et leur avis « à peine, voire pas du tout consulté ». Certes, l’exécutif est « presque tout puissant » mais il n’en est pas plus efficace.

 

« La pratique du président en matière de relations internationales est bien trop proche de celle de Bonaparte dans la manière martiale qu’il a de paraître imposer les volontés françaises à nos voisins, qui se méfient d’ailleurs toujours d’un penchant bien français vers l’autoritarisme. »

En ce qui concerne la guerre russo-ukrainienne, Loriane pointe du doigt certaines limites de notre politique étrangère : le retour d’un anti-américanisme, des erreurs et ambiguïtés du président, des faiblesses logistiques quant au soutien matériel mais surtout une volonté de « ne pas humilier Moscou ». Loriane reprend les mots d’Aron et affirme que  « la neutralité est une imposture et sans doute aussi une lâcheté ». 

En ce sens, elle rappelle le désaccord idéologique entre Raymond Aron et Hubert Beuve-Méry (fondateur du journal Le Monde) qui appelait à rester à équidistance de Washington et de Moscou lors de la Guerre froide. Cette prise de position était « aberrante » aux yeux d’Aron. Près de 80 ans plus tard, ce discours raisonne avec la situation géopolitique actuelle : Loriane s’oppose à l’idée, soutenue par certains politiques français, selon laquelle prendre position dans ce conflit aggraverait la guerre.

 

« À craindre Poutine, nous lui donnons raison, et nos tergiversations dans le passage à l’action pourraient finir par coûter cher au continent européen. Il est encore temps de nous ressaisir, en surmontant nos peurs. »

Loriane espère que la France fasse preuve de courage politique en clarifiant sa position. Il est grand temps qu’elle agisse en qualité d’alliée « fiable et solide » aux côtés de Kiev, mais aussi aux côtés des États-Unis qui ne peuvent assumer le conflit seuls. Pour être crédibles et ne plus passer pour des « beaux parleurs », nous devons apporter un soutien logistique plus conséquent aux Ukrainiens.

Que le président de la République s’inspire du Général de Gaulle en écoutant Aron et qu’il devienne libéral, tels sont les souhaits de Loriane.

 

« Ce n’est pas de « locomotive » que la France doit faire figure mais d’ancre, de pays stable et constant dans sa volonté, non plus seulement de ne pas laisser gagner la Russie mais de faire gagner l’Ukraine. »

 


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Publié le 17/01/2024.

En finir avec l’étatisme en France

Face au poids des prélèvements, à l’hyperprésidentialisme ou au recul des libertés, Christophe Seltzer défend nombre de nos propositions dans Atlantico : revenu universel, autonomie de l’école publique, libéralisation du marché du logement… 

 

Dans un entretien croisé avec Erwan Le Noan, auteur de notre rapport sur les universités, Christophe dénonce une classe politique trop étatiste qui, sur l’ensemble de l’échiquier, perpétue la tradition d’une « mystique transcendantale de l’État » et d’une hyper-concentration du pouvoir.

À gauche, comme à droite, au nom du socialisme, du souverainisme ou du conservatisme, nos décideurs politiques attribuent à l’État le rôle de faire la morale aux Français plutôt que de leur permettre de réaliser leurs propres choix. Où sont passés les Michel Rocard et les Alain Madelin ?

Aux yeux de Christophe, on ne sortira pas de cette infantilisation croissante sans d’abord réformer fondamentalement la vie institutionnelle de notre pays.

 

« La France est bien l’un des pays les plus étatistes du monde occidental. »

Au sein de l’OCDE, la France est une championne de la dette, des prélèvements obligatoires et de la dépense publique. Mais pas que ! Ses institutions figurent parmi les moins parlementaires des démocraties libérales occidentales. Les libertés publiques s’érodent au gré des états d’urgence. Et en matière de libertés personnelles, la France n’est pas à la pointe pour avancer vers la légalisation du cannabis ou de la GPA.

 

« Que ce soit au nom du socialisme, de la République ou de la nation, les Français communient dans une mystique transcendantale de l’État et du culte du chef. »

 

À la suite de Claude Gamel, économiste et auteur de notre ouvrage « Esquisse d’un libéralisme soutenable » (collection GL aux Puf), Christophe définit le libéralisme comme « une dispersion maximale du pouvoir politique comme économique ».

À ce titre, il revient sur quelques unes de nos solutions d’« envergure mais réalistes » : autonomie pour les établissements scolaires publics, simplification de notre système socio-fiscal avec un revenu universel, libération du marché du logement.

 

« Alors que l’emprise fiscale et réglementaire de l’État en France s’accroit dans tous les domaines, sa capacité d’action s’érode logiquement – le too big to fail, jusqu’à quand ? »

 


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Pour (re)lire notre rapport « Un contrat pour les établissements scolaires », cliquer ICI.

Pour (re)lire notre rapport « Le logement pour tous », cliquer ICI.

Pour (re)lire notre rapport « Liber : un revenu de liberté pour tous », cliquer ICI.

 

Publié le 15/01/2024.

Le droit n’est pas la morale

Dans un entretien pour Marianne, notre expert Daniel Borrillo constate que la confusion entre le droit et la morale est un obstacle à certaines libertés (liberté d’expression, droit de disposer de son corps, liberté reproductive) et à une réflexion sereine sur l’IVG, la GPA, la PMA ou encore la prostitution. 

 

Dans un premier temps, Daniel dénonce la judiciarisation des comportements considérés comme « choquants » sur le plan moral.  A ce titre, il regrette les atteintes portés par les médias à la liberté d’expression et aux droits de la défense.

« La curée médiatique ignore souvent les attendus de l’affaire et instaure un régime arbitraire où la parole des victimes supposées vaut preuve irréfutable. »

 

Aussi, notre expert déplore que cette confusion ne puisse mener à un droit de disposer de son corps (GPA, prostitution, aide active à mourir). Distinguer entre la morale et le droit permettrait de mieux aborder ces questions.

« L’État, mais aussi les médias, agissent au nom du bien d’autrui en déniant à l’individu toute capacité subjective à agir en sujet libre et conscient. »

 

Pour Daniel, la GPA et l’IVG devraient être une manifestation de la liberté de disposer de soi et de la liberté reproductive.

Aussi, Daniel juge qu’un certain nombre de sujets fait l’objet d’une confiscation du débat démocratique par l’expertise et l’autorité scientifique. Plus précisément, en matière de bioéthique, l’expertise est incarnée non pas par les sciences naturelles mais par les sciences humaines qui prétendent détenir un « savoir sur l’humanité ».

« La conception quasithéologique de l’expertise empêche un débat serein fondé sur des principes tels que l’égalité, la libre disposition de soi et l’autodétermination. »

 

Daniel considère la dépossession du corps masculin pour les besoins de la guerre comme une « violence de genre ». Il constate une inégalité entre les hommes et les femmes dans le domaine de la défense comme en témoigne la composition majoritairement masculine des armées européennes et l’absence d’obligation de service militaire pour les femmes.

En outre, il juge que les homosexuels représentent une minorité distincte des autres. Ils cumulent différentes formes de répression et doivent individuellement, et dans la solitude, faire face aux discriminations. Daniel remarque qu’à l’inverse, les Juifs jouissent de la force d’une communauté (transmission de préceptes moraux, conseils pour esquiver les persécutions etc.)

« L’absence de socialisation dans une « culture minoritaire » fait que l’addition des expériences individuelles n’arrive que rarement à constituer une expérience commune. »

 

En matière de fin de vie, notre expert reproche l’intervention excessive de l’État.  En effet, il souligne le paradoxe de l’absence d’évolution de la législation alors même qu’une majorité de Français y est favorable. L’interventionnisme de l’État s’illustre également par un refus de laisser le choix aux individus à travers l’interdiction de la cryogénisation, de la PMA post-mortem, ou de l’embaumement.

« On peut parler de confiscation de la mort lorsque ce n’est pas l’individu qui est maître de sa dépouille, mais l’administration. » 

 

Enfin, Daniel regrette le climat de répression contre la pornographie, la prostitution, ou la nudité dans l’art. Il estime qu’en appelant à sanctionner l’industrie du sexe, les rapports du Sénat (2022) et du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (2023) s’inscrivent dans la logique « paternaliste et policière » de la loi de 2016 pénalisant les clients de la prostitution.

 


Pour lire l’entretien de Daniel, cliquer ICI.

Pour (re) lire notre rapport « Faire entrer le travail du sexe dans le droit commun », cliquer ICI.

 

 

Publié le 12/01/2024.

Inégalité des chances à l’école : siffler la fin de la récréation

Dans sa chronique pour l’Opinion, notre présidente Monique Canto-Sperber appelle à réformer notre système scolaire pour sortir de l’uniformité et renforcer l’égalité des chances. 

 

Il y a encore un demi-siècle, l’école républicaine représentait « la clé de l’avenir ». Dès les années 1960, les filles et les enfants issus des classes les plus précaires ont été les premiers bénéficiaires d’une démocratisation de l’école. Les chiffres le prouvent : de 11% de bacheliers en 1960 à 62% en 1990.

Mais selon Monique, cette illusion républicaine a atteint ses limites dès les années 1980. Désormais, l’école n’est plus qu’uniformité et centralisation. Ainsi, elle appelle à réformer notre système scolaire pour redonner leur chance aux enfants issus des milieux modestes.

 

« [La démocratisation de l’école] s’acheva à la fin de années 1980, elle fut celle d’un espoir collectif porté par des revendications nouvelles de liberté, avec moins de hiérarchies figées et davantage de place laissée à la responsabilité humaine. »

Afflux d’élèves, public scolaire de plus en plus diversifié, missions de l’école peu claires… Ce « désastre » avait pourtant été prédit par des professionnels de l’éducation. Face à une volonté de mettre en place des objectifs scolaires clairs et ambitieux, l’État répondit par une consigne d’uniformité de plus en plus impérieuse. 

Pour Monique, le constat est clair : l’école a été affaiblie par un « somnambulisme centralisateur » et un personnel éducatif privé d’autonomie et de pouvoir. Aussi, notre présidente déplore la « diffusion d’innovations pédagogiques » qui ont mis à mal les piliers d’une scolarité réussie (lecture, grammaire, mathématiques). Le programme se poursuivait tandis que les bases n’étaient pas acquises : erreur fatale (qui n’a pu être corrigée malgré des tentatives dès les années 2000) !

 

« L’apprentissage de la lecture et l’enseignement de la grammaire en firent les frais : on n’attendit plus que des bases soient acquises pour avancer dans le programme, on atténua la force normative des règles et on demanda à l’élève de découvrir seul et peu à peu les règles et notions de base. »

Les conséquences de cette politique sont malheureuses : d’après les dernières enquêtes PISA, la France se trouve parmi les pays les moins bien classés mais surtout les plus inégalitaires de l’OCDE. On a donc vu apparaître « les traversants », des élèves dont les bases ne sont pas acquises mais qui sont tout de même admis au niveau supérieur. Monique dénonce une école qui est devenue « un faux-semblant ». Malgré de bonnes réformes et un « retour aux savoirs et à l’exigence » voulu par Gabriel Attal, l’Éducation nationale n’a toujours pas admis la nécessité d’un système scolaire basé sur la différentiation et non l’uniformité. 

 

« Pour un pays républicain qui met en avant sa tradition d’émancipation par l’éducation, censée être une fabrique de tous les citoyens, quelque chose a été manqué. »

Monique appelle aussi à faire évoluer le statut des enseignants et leur accorder plus de liberté. Les établissements doivent être les premiers acteurs décisionnels de la stratégie de réussite de leurs élèves. Elle invite à s’inspirer directement du modèle des « charter schools » nées aux États-Unis : des écoles publiques, gratuites et sans critères de sélection qui disposent d’une entière autonomie. Elles sont fondées sur un « contrat d’objectifs » et une politique du « no excuse » pour atteindre des objectifs ambitieux. Cela permet à une majorité d’élèves issus de quartiers défavorisés de pouvoir accéder à l’université. Ainsi, Monique espère que notre système évoluera de manière à « permettre à chacun d’acquérir des moyens d’agir au sein de la société. »

 

« La fin de la récréation a sonné. Les enfants issus de milieux modestes ne doivent plus voir leurs chances d’avenir fracassées. »

 


Pour lire la chronique, cliquer ICI.

Pour (re)lire notre rapport « Un contrat pour les établissements scolaires », cliquer ICI.

 

Publié le 10/01/2024.

Libéraux par conviction, non par tradition

 

Dans la préface de notre recueil en hommage à Raymond Aron (le consulter ICI), notre présidente Monique Canto-Sperber définit le libéralisme de l’intellectuel comme étant avant tout un libéralisme politique, fondé sur la décentralisation, le souci de l’équilibre et des contre-pouvoirs. Elle loue sa lucidité et sa perspicacité et juge son héritage inspirant pour comprendre les réalités du XXème siècle. 

 

La liberté est un combat, non une habitude. C’est l’une des intuitions les plus profondes qui se dégage de la pensée de Raymond Aron. Plus explicitement : les libertés ne sont ni un bien acquis ni un héritage garanti que l’on défend par routine, mais l’objet d’une conquête perpétuelle dont la préservation exige mobilisation et engagement. Le diagnostic qui clôt de manière magistrale le premier exposé d’Essai sur les libertés (« Tocqueville et Marx ») : « La société industrielle dans laquelle nous vivons (…) n’est libérale que par tradition ou survivance si, par libéralisme, on entend le respect des droits individuels, des libertés personnelles, des procédures constitutionnelles » va de pair avec l’injonction à s’engager pour la défense des libertés non seulement face aux pays totalitaires, mais aussi, et tout particulièrement aujourd’hui, dans notre démocratie libérale car c’est d’abord chez nous, en dépit de l’état de droit, en dépit de la liberté économique, en dépit des valeurs affichées dans la devise de notre régime où la liberté est première citée, que les libertés sont à défendre pied à pied.

 

Raymond Aron est mort il y a quarante ans, le 17 octobre 1983, et le présent recueil publié par le think tank libéral Generation Libre que j’ai l’honneur de présider, est un témoignage de reconnaissance pour ce que lui doivent les libéraux français d’aujourd’hui. On y lira les contributions d’auteurs qui, à partir de perspectives différentes, s’interrogent sur la nature et la portée de son libéralisme. Toutes s’attachent à montrer combien l’œuvre et la personnalité de Raymond Aron, disparu il y a quarante ans, restent une source d’inspiration pour l’époque actuelle.

 

Nicolas Baverez rappelle la perspicacité quasi visionnaire des réflexions de Raymond Aron sur la dialectique des empires et des États, les premiers à la quête d’un nouveau monde post-occidental et donc post-démocratique, les seconds contraints de renoncer à la conviction folle que la guerre est devenue impossible et la paix perpétuelle accessible. Joshua Cherniss montre comment se croisent et se recoupent les réflexions de Raymond Aron et d’Albert Camus sur le thème de la responsabilité politique et la nécessité de l’engagement. Laetitia Strauch-Bonart revient sur l’exigence de rigueur intellectuelle qui a condamné Raymond Aron à la solitude intellectuelle parmi ses contemporains, seul à combattre au nom de ses principes et par des arguments des coalitions d’ennemis disparates.

« La liberté est un combat, non une habitude. »

 

La réflexion sur les liens entre la sociologie et la philosophie, disciplines qui façonnent la pensée de Raymond Aron, fait l’essentiel de la contribution de Philippe Raynaud, tandis qu’Aurélie Drouvin, Alexis Karklins-Marchay et Perrine Simon-Nahum proposent des analyses, originales et complémentaires, des Désillusions du Progrès, la contribution d’Aurélie Jean, réflexion sur le devenir de la culture numérique et le développement de l’Intelligence Artificielle, jetant une lumière nouvelle sur la portée des intuitions de Raymond Aron sur les développements technologiques à venir. Jean-Louis Bourlanges inscrit quant à lui la pensée de Raymond Aron dans la réalité politique d’aujourd’hui et la met quasi au défi de penser la montée en puissance des régimes illibéraux en Europe, sa réflexion étant prolongée par celle d’Alexis Carré qui s’interroge à partir d’une perspective aronienne sur le sens de la nation. Les essais de Bernard Cazeneuve et de David Lisnard reprennent avec ampleur ces réflexions en rattachant les idées politiques de Raymond Aron à la dialectique des libertés et des règles communes pour le premier, à la centralisation du pouvoir central aujourd’hui de plus en plus marquée et à l’affaiblissement des pouvoirs et autonomies locales pour le second. Enfin, la contribution de Rafaël Amselem et de Baptiste Gauthey confronte dans une étude de grande ampleur la conception aronienne de la démocratie à sa réalité présente et analyse la pertinence et les limites de sa référence à l’ordre constitutionnel au regard de la pratique politique contemporaine.

 

Raymond Aron fut sans doute l’un des premiers penseurs libéraux d’après-guerre en France à signaler le paradoxe qui résume encore l’état des libertés dans notre société : plus de droits variés et sectoriels et moins de libertés fondamentales. Depuis un demi-siècle, des droits nouveaux et des capacités d’agir ont été accordés aux individus. Il est aujourd’hui possible en France de se marier entre hommes ou entre femmes, de créer une entreprise en un clic, de divorcer sans juge et de fumer du cannabis sans risquer la prison. La déception que confessait Raymond Aron à voir le faible degré d’engagement en faveur des libertés pourrait donc sembler n’être plus de mise. Et pourtant, le fait que de tels droits sont acquis n’empêche pas que les libertés les plus fondamentales comme la préservation d’une vie privée, la possibilité de circuler anonymement dans l’espace public, de n’avoir pas à rendre de compte de ses opinions ou à être contraint de penser en conformité avec les courants de pensée dominants, sont de plus en plus menacés. De même, l’autonomie de chacun et sa responsabilité personnelle sont amoindries, ce qui entrave sa capacité de définir librement son rôle dans la vie économique et sociale. Plus inquiétant encore, la réalité de la participation politique des citoyens, participation qui fonde la légitimité de l’obéissance aux lois votées au nom du peuple français, semble affaiblie, ce qui contribue à saper l’idée d’un projet collectif.

 

Les raisons de l’effritement de nos libertés sont multiples, elles vont de l’évolution des pratiques politiques (plus de centralisation et de présidentialisation, moins de parlementarisme) à l’impact des réglementations qui veulent encadrer tous les aspects de notre vie et tendent de ce fait à déresponsabiliser les individus, acteurs sociaux et citoyens, par rapport aux différents engagements qui rendent concret le souci de la chose publique. Mais elles sont aussi dues aux effets produits par les évolutions sociales, culturelles, technologiques à l’œuvre dans les sociétés contemporaines.

« La réalité de la participation politique des citoyens, […] semble affaiblie, ce qui contribue à saper l’idée d’un projet collectif. »

 

Le libéralisme, conçu comme vision d’ensemble de l’homme, de la société et des communautés politiques, est un mouvement philosophique et politique qui défend les libertés individuelles, promeut la liberté politique et cherche à garantir aux individus l’accès aux conditions de leur épanouissement dans une société et un marché ouvert, est aujourd’hui critiqué, voire diabolisé, souvent réduit à une idéologie dépassée. Pourtant la défense du libéralisme, aujourd’hui comme à l’époque où Raymond Aron s’en faisait le porte-parole, recouvre un enjeu considérable. Au-delà de la préservation d’un courant de pensée qui accompagne depuis plus de trois siècles la modernité politique, économique et scientifique, il s’agit de garder vivantes les vertus politiques et sociales qui sont à la base de notre civilisation : la liberté de l’esprit, la responsabilité politique et sociale de l’individu, la reconnaissance de la pluralité des intérêts et des opinions, le souci d’un langage commun et d’une rationalité publique qui permettent le débat d’idées, et surtout l’autonomie de la société comme l’obligation de limiter le rôle de l’État à l’exercice efficace de ses fonctions propres. Tel est bien le libéralisme de Raymond Aron, un libéralisme d’abord politique avant d’être fondé sur une théorie du marché ou une philosophie du droit, un libéralisme qui « participe à l’entreprise du nouveau Prométhée, s’efforce d’agir selon les leçons, si incertaines soient-elles, de l’expérience historique, conformément aux vérités partielles qu’il recueille plutôt que par référence à une vision faussement totale. »

 

Plusieurs des contributions qui suivent rappellent la solitude qui fut celle de Raymond Aron, au moins durant les décennies où dominait en France une idéologie politique se réclamant du marxisme et du communisme. Journaliste réputé, universitaire reconnu au sein des institutions académiques les plus prestigieuses, Raymond Aron a incarné une voix relativement isolée parmi les intellectuels de son temps, lui qui disait de lui-même « comme d’habitude, je n’étais pas d’accord. Donc je suis restée solitaire » et, ajoutait-il, « sans grande chance de pouvoir m’exprimer et d’être écouté ».

 

Engagé dans le combat contre les totalitarismes depuis la fin des années 1930, combat qui se prolongea avec la fondation du Congrès pour la liberté de la culture réuni pour la première fois à Berlin en 1950 aux côtés d’Arthur Koestler, de Manès Sperber, d’Eugen Kogon, de Bertrand Russell, de François Fetjö, puis de David Rousset et de François Bondy, Raymond Aron est mort trop tôt pour assister à l’effondrement progressif, on pourrait dire à l’affaissement, du monde communiste. Toutefois, on peut imaginer l’exaltation incrédule qui aurait été la sienne à voir disparaître si facilement, si rapidement, les régimes de terreur alors établis dans l’Est de l’Europe, sous la vague immense de sociétés entières qui s’avançaient silencieusement contre le totalitarisme d’État. Aurait-il vu, entre le printemps et l’hiver 1989, les Hongrois franchir tranquillement en voiture la frontière avec l’Autriche après que les gardes-frontières ont cisaillé les barbelés, les Allemands des Länder de l’Est manifester silencieusement à Leipzig et à Berlin et les habitants de la ville de Timisoara en Roumanie avancer de plus en plus nombreux vers la place centrale de la ville, il aurait sans doute été emporté par la même exaltation qu’a ressentie ma génération, celle d’une jeunesse libérale engagée dès l’adolescence dans la lutte contre tous les régimes qui asservissent l’individu. Mais sa lucidité exigeante, sa perspicacité intellectuelle l’auraient vite dissuadé de reconnaître dans ces événements extraordinaires l’accomplissement d’une compréhension providentialiste de l’histoire qui ferait triompher la liberté et annoncer le règne sans partage de la démocratie libérale, de l’économie devenue mondiale et de la paix universelle.

« Le libéralisme de Raymond Aron est un libéralisme d’abord politique avant d’être fondé sur une théorie du marché ou une philosophie du droit. »

 

Après les derniers spasmes des luttes anticoloniales et après des décennies de guerre froide et de politique des « non-alignés », la démocratie libérale semblait avoir vocation à se diffuser dans le monde entier. Les États de ce qu’on appelait alors l’Europe de l’Est amorcèrent dès le début des années 1990 une transition rapide vers des formes de démocratie libérale, malheureusement sans la culture et les mœurs libérales qui font le succès de ce régime. Ils mirent aussi un terme aux formes diverses de capitalisme d’État qui planifiaient et administraient l’économie en encourageant les initiatives décentralisées mais aussi le rachat des actifs de l’État, ce qui produisit des oligarchies d’un type nouveau. À l’échelle du monde, la diffusion de la mondialisation économique, l’homogénéisation culturelle et l’unification technologique semblaient obliger à l’optimisme. Mais le retour violent des identités religieuses à partir du début des années 2000, la fascination exercée par les gouvernements autocratiques et la montée des populismes ont sonné le glas de tels espoirs. Depuis, le désarroi du monde contemporain, encore à la recherche de ses idéaux perdus, a été amplifié par les crises et les menaces de la dernière décennie : multiplication des attentats terroristes, crise migratoire et aggravation du changement climatique. L’immobilisation sur image de la plus grande partie du monde en 2020-2021 à la suite de l’épidémie mondiale du Covid-19 n’a pas été suivie du ressaisissement espéré.

 

Instruit par celui qui fut son ami et son maître, Elie Halévy, Raymond Aron, dès la fin des années 1930 n’a cessé de rappeler que les hommes n’en ont jamais fini avec la tragédie. Sa génération, celle de 1905, de ceux qui furent adolescents pendant la Première guerre mondiale, qui virent un régime communiste s’installer en Russie et le nazisme conduire l’Europe aux bords de l’auto-destruction, n’ont pu que constater ensuite le désolant spectacle de la moitié de l’Europe livrée au communisme. Tous ont ainsi appris à tempérer leurs espoirs, car ils savaient que le retour des valeurs libérales, s’il avait lieu, quand il aurait lieu, ne devrait jamais être un objet d’auto-satisfaction. Car la conflictualité politique n’est pas, selon eux, vouée à se dissoudre dans l’adhésion à la démocratie et l’homogénéisation culturelle et technologique du monde peut se révéler être le terreau propice au développement de revendications identitaires d’une force inouïe, surtout quand les passions de rivalité, de ressentiment ainsi que le désir fanatique de reconnaissance ont persisté comme des braises ardentes prêtes à s’enflammer à la première étincelle de violence et donner lieu à des conflits indéfiniment renouvelés et perpétuellement justifiés dans un passé de colonisation et de domination.

 

Les analyses, suggestions, inquiétudes qui nourrissent l’œuvre de Raymond Aron sont encore une source d’inspiration pour penser les réalités économiques, sociales et culturelles du monde contemporain. Le poids de l’économie financière et le creusement des inégalités ont dans les trois dernières décennies nourri la colère des classes moyennes comme le sentiment exprimé par les plus jeunes générations et une partie de la population au sein des pays développés d’être reléguées aux marges de la croissance, sentiment de déclassement auquel les aides sociales ne parviennent pas à remédier et que les évolutions culturelles et technologiques ne font qu’amplifier. Pareille insatisfaction mine l’espoir de progrès collectif pacifique qui est l’une des promesses du libéralisme.

 

Les Désillusions du Progrès. Essai sur la dialectique de la modernité que Raymond Aron publia en 1969 présente une magistrale analyse de « la dialectique des inégalités », qui fait que croissance économique et inégalités s’engendrent mutuellement tandis que les rapports sociaux de classe sécrètent différents modes de socialisation. Selon une dynamique comparable, la dialectique de l’universalité articule le fait remarquable de voir l’humanité vivre, pour la première fois, « une seule et même histoire » à l’évident besoin de différenciation que sécrète toute tentative d’uniformisation, besoin qui se manifeste depuis un demi-siècle avec une résurgence des identités nationales, religieuses et ethniques, dans une sorte de tribalisation forcée des sociétés.

« L’immobilisation sur image de la plus grande partie du monde en 2020-2021 à la suite de l’épidémie mondiale du Covid-19 n’a pas été suivie du ressaisissement espéré. »

 

C’est là qu’inégalités économiques et clivages sociaux se conjuguent pour alimenter les fractures identitaires qui menacent nos sociétés et faire douter de la possibilité d’un projet politique commun dans un cadre national. Pour y remédier, l’État veut se présenter en recours capable de garantir la cohésion de la société quitte à réduire l’autonomie sociale et la légitimité des pouvoirs locaux. Parallèlement, la personnalisation accrue du pouvoir politique, qui tend à substituer le face à face entre le président et le peuple à la logique des représentations et médiations propre à la démocratie parlementaire, enraye le fonctionnement d’une démocratie libérale dont la vigueur et l’intelligence sont vivifiées par les multiples engagements des citoyens bien.

 

Ces évolutions de la pratique politique, qui sont pour partie des réponses légitimes aux crises successives qui secouent nos sociétés, peuvent être justifiées par un contexte d’urgence. Mais elles n’en sont pas moins inquiétantes car elles contribuent à installer une situation, elles agissent, à titre exceptionnel et toujours pour de bonnes raisons, comme le feraient des régimes autoritaires.

 

Les valeurs du libéralisme ne semblent plus alors qu’une revendication vaine, un affichage servant à camoufler une pratique de moins en moins libérale de la politique. Pourtant les gouvernements, y compris ceux qui se présentent comme libéraux, qui négligent les contre-pouvoirs ne devraient pas ignorer qu’ils préparent un avenir où d’autres qui viendraient après eux avec un programme politique clairement illibéral trouveraient pour les servir des habitudes de gouvernement, des éléments de surveillance des citoyens et de contrôle social que les libéraux qui les ont précédés auraient eux-mêmes mis en place. Le fait que dans plusieurs pays politiques européens, et aussi en France, aux confins de la droite comme de la gauche, se développent des mouvements politiques d’inspiration populiste et césariste rend ce risque de plus en plus probable.

 

De plus, la culture contemporaine dépendante des outils numériques d’information et de communication s’inscrit dans une socialité de réseaux, de partage et de virtualité qui affecte les contours de l’individualité et les notions de vie privée qui sont au cœur de la pensée libérale. Enfin, on assiste aujourd’hui à des tentatives d’hégémonie sur la parole publique dans le but d’imposer ce qu’il faut dire et ce qu’on doit taire, dans une forme sournoise de privatisation des règles de la liberté d’expression inscrite dans une stratégie de conquête des médias et des réseaux sociaux. La liberté d’expression semble dès lors prise en otage entre des courants qui se réclamant d’un progressisme dogmatique, ne supportant pas la discussion, encore moins la contradiction, et veulent seuls définir ce qu’est la parole libre, et, de l’autre côté, la revendication d’une parole libérée qui, avatar de la liberté d’expression, se limite souvent à revendiquer la liberté d’être raciste.

« Les valeurs du libéralisme ne semblent plus alors qu’une revendication vaine, un affichage servant à camoufler une pratique de moins en moins libérale de la politique. »

 

Dans un tel contexte, peut-on seulement espérer qu’il restera toujours assez d’habitudes libérales dans nos sociétés pour empêcher qu’un mouvement populiste n’arrive au pouvoir à brève ou moyenne échéance ? Non, sans doute pas, car de quel pays en Europe pourrait-on dire avec assurance que la majorité de sa population résisterait à l’autoritarisme de ses gouvernants dès que ceux-ci promettraient d’assurer la croissance et la justice sociale, de conserver les valeurs nationales (ou plutôt la façon dont ces gouvernants les comprennent, la sauvegarde des fêtes populaires, ce qui est un bonne chose, mais non l’apprentissage rigoureux de la langue) et de laisser chacun jouir des satisfactions privées ? Qui s’élèverait pour défendre la liberté ?

 

À la fin de La Démocratie en Amérique, Tocqueville évoquait un régime qui serait une forme de despotisme doux, rien qu’une évolution possible de la démocratie où les citoyens seraient « comme un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger ». Déjà dans le Politique, Platon renvoyait ce type de gouvernement au temps les plus archaïques. Deux mille ans plus tard, Tocqueville redoutait qu’il ne devînt le devenir des démocraties. D’où la valeur de l’injonction de Raymond Aron de fortifier la liberté politique, autrement dit une participation politique animée par la conviction qu’il est possible de concilier la liberté active et responsable pour chacun avec le respect des règles communes, cette liberté semblant être dans toute sa richesse d’engagements publics le meilleur antidote à ce sombre avenir.

 

Le libéralisme refuse d’entrer dans les consciences pour imposer à chacun la bonne façon de penser, il ne s’occupe que des expressions et actes publics dans le cadre des règles qui permettent le vivre ensemble et garantissent la liberté de chacun car il croit en la force créatrice de l’individualité humaine qui assure le dynamisme et le renouvellement de la société. On lui a souvent reproché d’être une forme de quiétisme qui attend les bras croisés que le marché s’équilibre, que la société s’autonomise, que l’État se limite à ses fonctions. C’est une erreur car le libéralisme est un mouvement politique volontariste, il ne croit pas en l’organisation de la société, ni en la révolution qui va recréer l’homme et produire la société juste, il est peu tenté par la planification car il est décentralisateur, soucieux d’équilibre et de contre-pouvoirs, fondé à la fois sur la lucidité et la confiance, mais sans ignorer le rôle nécessaire de l’État.

 

Surtout, le libéralisme est créateur d’avenir précisément parce qu’il se nourrit de l’engagement politique actif des citoyens. Ce n’est pas si facile, à concevoir et à mettre en œuvre, mais Raymond Aron n’a cessé de montrer combien le libéralisme était une politique de l’incertitude, sans illusion sur l’homme, qu’il était aussi un engagement de l’intelligence, et donc une pensée « sans euphorie, disait-il, ni tiède ni facile, pas faite pour les âmes tendres ».

 


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Taxe streaming : les injustices du modèle culturel français

Dans sa chronique pour Contrepoints, notre chargé des relations institutionnelles Sacha Benhamou dénonce les injustices du modèle culturel français. Il appelle les responsables politiques à faire preuve de courage pour regagner la confiance des citoyens.

 

Sacha revient sur la taxe « streaming » instaurée par le projet de loi de finances pour 2024. Celle-ci, à hauteur de 1,75% du chiffre d’affaires des plateformes de streaming, a vocation à financer le Centre National de la Musique (CNM) sur le même modèle que le Centre National du Cinéma (CNC).

Pour lui, cela révèle une « vision administrée de la création artistique ».

« La vision administrée de la création artistique est problématique car elle consiste en une redistribution à l’envers, des classes populaires vers la bourgeoisie. »

 

En effet, Sacha constate par exemple que les classes populaires, en payant la taxe sur les entrées en salle, financent la production de films qui ne trouvent succès qu’auprès d’une minorité de spectateurs élitistes. Il dénonce également les conflits d’intérêts dans le monde cinématographique.

« Si on ajoute le soutien des collectivités locales, un Français paie plus cher en taxes et impôts pour un film qu’il n’ira pas voir que pour un billet de cinéma. »

 

A l’inverse, il voit dans le système du streaming un symbole de l’ascension sociale qui aura permis à des artistes de s’auto-produire et d’émerger.

Aussi, alors que le Gouvernement avait promis de baisser l’impôt sur les ménages et de lutter contre les impôts de production, notre chargé des relations institutionnelles l’accuse de mensonges et de lâcheté en tentant de dissimuler sa volonté de taxer les plateformes de streaming et a fortiori les consommateurs.

« Alors que l’imposition du streaming n’a jamais fait l’objet d’un débat public, le Gouvernement pressait les plateformes de trouver un accord avec le CNM, sans quoi elles seraient taxées. »

 

De manière plus générale, il estime qu’un langage de vérité permettrait aux responsables politiques de retrouver la confiance des citoyens. Il prend en exemple le président Javier Milei qui assume devant le peuple argentin une période douloureuse d’austérité. Qui est le plus populiste ?

 


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Publié le 22/12/2023.