Lettre aux doyens de faculté de médecine

Lettre aux doyens de faculté de médecine
mm

Guy VALLANCIEN

Chirurgien urologue et professeur à l'Université Paris Descartes, Guy Vallencien est également membre de l'Académie Nationale de Médecine et de l'Académie Nationale de Chirurgie. Il est le fondateur et président de l'Ecole Européenne de Chirurgie en 2001, du Cercle Santé Société en 2006 et de la Convention on Health Analysis and Management (CHAM) en 2009. Chargé de mission et rapporteur au Ministère de la Santé de 2002 à 2012, il est également l’auteur de plus de 300 publications scientifiques et de La médecine sans médecin ? Le numérique au service du malade, paru aux éditions Gallimard en 2015.

Publié le 18.04.2016

Chers collègues,

Le monde va vite, très vite, il galope alors que l’Université piétine. Sous la poussée accélérée des outils numériques, l’évolution du savoir et des techniques médicales creuse un fossé grandissant entre l’apprentissage traditionnel que nous délivrons aujourd’hui et les nouvelles pratiques auxquelles les jeunes médecins devront se plier dans dix ans, à leur arrivée sur le marché.

La réforme des études de médecine n’en devient que plus urgente et il n’est jamais trop tard pour peu que l’on se donne les moyens d’une révision approfondie du cursus universitaire. Des mesures concrètes devront être, le plus rapidement possible, proposées par votre conférence, regroupant tous les doyens, pour les déposer sur le bureau du ministre de l’enseignement supérieur. Nous savons ce qu’il faut faire pour inscrire la formation initiale des carabins dans son siècle. Nous savons aussi que les corporatismes les plus éculés se ligueront contre ces changements salutaires, mais ce n’est pas une raison pour garder sous le boisseau un projet innovant qui réponde concrètement aux enjeux sus cités.

Le fil rouge de la réforme tient en une interrogation : de quels professionnels le pays aura-t-il besoin en matière sanitaire ? En priorité absolue, les Français auront besoin de médecins généralistes, de MG dans notre jargon. Ces MG seront des « Médecins Globaux », prenant en charge les malades dans l’intégralité de leur environnement familial, socioprofessionnel, culturel et religieux. Médecin intégrateur des données issues des autres corps de métiers et notamment des spécialistes. Médecin de confiance écoutant ses malades, leur offrant les aides physiques et psychologiques nécessaires pour affronter la souffrance. Médecin de l’âme et de la société autant que du corps auquel on n’apprend pas actuellement les rudiments de la communication et de l’approche psychologique ou tout autre élément nécessaire à une pratique médicale adaptée aux évolutions des techniques diagnostiques et thérapeutiques.

La transformation du rapport médecin/malade vers une autonomie progressive de ce dernier modifiera inévitablement le schéma d’apprentissage des futurs médecins et autres professionnels de santé.

Le cursus de formation devra aussi répondre aux nécessités de qualité et de sécurité des actes de soins. Il intégrera les données d’une évaluation considérée comme un moyen de progresser plutôt qu’une sanction. Il privilégiera l’apprentissage du travail en groupe et le partage d’informations. Il insistera sur la responsabilité du médecin dans sa liberté d’action de plus en plus collective, collaborative, systémique. Ce sont donc de vraies « écoles de médecine » au sens le plus noble du terme qu’il faudra ouvrir pour y accueillir les étudiants tout au long d’un parcours professionnalisant plus que simplement académique en y faisant une large place à la médecine ambulante et de ville. Le schéma de formation qui suit est le fruit de multiples réflexions partagées que nous vous soumettons publiquement :

1° La première année d’étude de santé regrouperait les candidats aux différents métiers de soins en s’inscrivant d'emblée dans une filière choisie, médecine, pharmacie, infirmerie, odontologie, maïeutique et kinésithérapie, au prix d’une sélection des étudiants à l’entrée en faculté. Seule la sélection peut éviter le massacre des 50 000 collés et reçus collés (ceux qui ont la moyenne mais ne sont pas sélectionnés actuellement) sur les 58 500 qui se sont présentés en 2014, coûtant la bagatelle de 500 millions d’euros par an. Cet argent totalement gâché pourrait servir à créer 5 000 bourses à 1 500 euros nets par mois pendant les cinq années d’études suivantes pour les étudiants sans moyens financiers suffisants ; ou encore à améliorer les prestations de formation pendant le cursus.

On couperait ainsi court aux plaintes injustifiées des étudiants qui pensent pouvoir faire les études qu’ils veulent, alors que la France a d’abord besoin de bons médecins. L’université se doit de les sélectionner dès le début comme le font tant d’autres pays, au prix même d’un oral d’orientation. Elle est là pour former celles et ceux qui répondent à certains critères et non pas pour satisfaire un simple besoin personnel parfois inadapté au futur métier. On éviterait ce constat accablant des étudiants collés avec dix de moyenne, dépités de ne pouvoir s’engager dans une vocation qui était la leur, alors que les élus s’arrachent les cheveux pour trouver des médecins dans les cantons en appelant à des recrutements étrangers parfois discutables. Ce sont les malades qui in fine pâtissent des mauvaises orientations dans la formation.

Toute les filières du baccalauréat seront concernées y compris les bac pros, selon une répartition par quota identiques. Celles et ceux qui auront obtenu les meilleures notes au bac dans chacune des filières seront éligibles à l’entrée en première année. Les matières enseignées seront communes et concerneront l’anatomie, la biologie, la physique, les statistiques mais aussi les sciences informatiques, la psychologie, l’art de la communication, l’organisation du système de santé, les déterminants sociaux économiques des pathologies, l’éthique médicale.

2° Pour les médecins, la deuxième année et la troisième année seront l’objet d’une formation plus approfondie concernant la pharmacologie, les matériels et dispositifs médicaux implantables, les objets connectés, l’art de la consultation et de l’examen clinique. Les grandes causes de mortalité seront analysées, la prévention et la prédiction seront enseignées. Les nouveaux moyens de simulation devraient faciliter l’apprentissage en en réduisant le temps et en optimisant l’expérience virtuelle. En même temps des stages concrets dans les hôpitaux publics et privés, dans les cabinets de ville, les maisons et centres de santé seront organisés. La pusillanimité des universités sur la reconnaissance des équipes libérales qui exercent notamment dans les maisons de santé et les cliniques est stupéfiante, voire politiquement orientée.

3° En accédant au mastère, les candidats choisiront une spécialité selon leur rang de classement à partir de notes d’évaluation par QCM sur les deux dernières années de licence, région par région. C’est à ce niveau que les besoins sont les mieux cernés. Les spécialités se répartiront en : médecine globale, spécialités médicales, chirurgie, psychiatrie, santé publique, recherche et industrie. Chaque filière affichera des thèmes et des temps d’enseignement différents. Les pathologies et la thérapeutique formeront évidemment le noyau dur de la formation. Il est anormal d’attendre la sixième année d’études pour commencer à orienter son choix. Aucune autre filière de formation initiale ne met autant de retard à l’orientation vers un métier. Un droit au remords pourra s’exercer lors de la première année de mastère pour éventuellement changer de filière. Enfin, il faudra en finir avec les Epreuves Nationales Classantes coûteuses, injustes et peu discriminantes.

4° Les études se termineront par un doctorat de trois ans avec des responsabilités d’interne, en poursuivant les formations diagnostiques et thérapeutiques et en ajoutant une formation juridique et une autre formation comptable. Une « thèse » de doctorat en médecine, sous la forme d’un examen pratique de consultation par exemple conclura cette formation en maintenant le serment d’Hippocrate qui n’a pas vieilli d’une ride depuis 2 500 ans.

Faire croire qu’il faille dix à quatorze ans pour former un bon médecin ou un chirurgien habile est une erreur dispendieuse. Nous avons les outils de formation à distance et par simulation qui aideront considérablement les étudiants à rentrer dans la réalité des métiers en un temps plus réduit. Multiplions les cours en lignes complétés par des petits groupe de travail avec les enseignants.

Le temps de nous adapter aux enjeux du nouveau monde qui se dessine est venu. Une formation adéquate s’impose pour le bien de tous et en premier lieu celui des malades.

Articles liés

Close