La science et le monstre

La science et le monstre
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Guy VALLANCIEN

Chirurgien urologue et professeur à l'Université Paris Descartes, Guy Vallencien est également membre de l'Académie Nationale de Médecine et de l'Académie Nationale de Chirurgie. Il est le fondateur et président de l'Ecole Européenne de Chirurgie en 2001, du Cercle Santé Société en 2006 et de la Convention on Health Analysis and Management (CHAM) en 2009. Chargé de mission et rapporteur au Ministère de la Santé de 2002 à 2012, il est également l’auteur de plus de 300 publications scientifiques et de La médecine sans médecin ? Le numérique au service du malade, paru aux éditions Gallimard en 2015.

Publié le 11.04.2016

Clustered Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats, CRISPR pour les intimes ; définition obtuse aux oreilles du néophyte, mais bien dans le plus pure style alambiqué qu’affectionnent les scientifiques. Traduisons « répétitions palindromiques courtes régulièrement espacées en grappes ». Hum ! toujours aussi abscons pour tenter de définir une technique magique qui pourrait valoir un Nobel aux deux chercheuses Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna. C’est un peu par hasard, comment souvent en sciences, qu’elles mirent en évidence un mode d’action de modification du génome dont les retombées semblent infinies et posent des questions éthiques de premier plan en raison des risques encourus de générer des monstres...

 

De quoi s’agit -il ?

Un palindrome est une formule scripturale inversable du type : « été », « radar », « kayak », « erre » ou « coloc », que l’on peut donc lire de la même façon de gauche à droite et inversement. Des phrases comme « élu par cette crapule » ou « engage le jeu que je le gagne » sont des formes plus complexes de palindrome qui simulent ce que nos chercheuses ont découvert, sauf qu’en génétique, le palindrome est un peu différent. Ce ne sont pas les mêmes lettres de mêmes mots qui se lisent dans les deux sens mais celles des quatre bases azotées - Adénine, Cytosine, Guanine et Thymine, ou ACGT - issues d’une part, d’un morceau d’ADN qui constitue notre génome et d’autre part, venues d’un fragment d’ARN qui sert à transporter les messages du génome vers les usines productrice de protéines à l’intérieur de la cellule. Le palindrome est donc confectionné à partir de deux structures différentes.

Nos deux chercheuses travaillaient sur les défenses d’une bactérie, Streptococcus pyogenes, qui dans 90% des cas, possède ce système de modification du génome pour se protéger des attaques virales à répétition. Elles n’envisageaient absolument pas que leurs expériences déboucheraient sur la confection d’un véritable logiciel du type « couper-coller » des brins d’ADN comme on l’utilise pour le traitement de texte d’un ordinateur ; preuve vivante de cette serenpidité, définissant le fait qu’un travail scientifique puisse aboutir à une découverte dans un autre domaine que celui pour lequel elle était envisagée.

En 1987, Atsuo Nakata à l'université d'Osaka, mit en évidence des séquences d'ADN répétitives les CRISPR dans le génome de bactéries Escherichia coli, ou les quatre « lettres » constitutives de l'ADN forment des suites identiques dans un sens de lecture comme dans l'autre, comme dans les palindromes. Vingt ans plus tard, des chercheurs de la firme de lait Danisco découvrent que lorsque les bactéries qu'ils utilisent pour fabriquer des yaourts et des fromages ont des séquences CRISPR, elles survivent mieux aux infections virales, faisant évoquer une sorte de système immunitaire capable de conserver la mémoire d'une agression par un virus ou une séquence d'ADN étrangère, afin d’annihiler l’intrus lorsqu'il attaque à nouveau la bactérie.

 

Le progrès scientifique, à quel prix ?

Le but de cet outil, extrêmement simple à manipuler, peu coûteux et donc à la portée de n’importe quel laboratoire financé par un éventuel tyran à l’hubris démoniaque, est de neutraliser des gènes, de corriger des maladies génétiques, d’introduire de nouveaux gènes pour créer des modèles animaux ou de s’en servir comme un médicament. Son potentiel va au-delà de ce que les scientifiques pouvaient en attendre. Ses applications en thérapie humaine semblent infinies avec des perspectives inédites de thérapie génique, de thérapie cellulaire, d'immunothérapie. Elle trouvera aussi des applications aussi dans les domaines de l'agriculture, et des biotechnologies. On pourrait supprimer des gènes défaillants. Cas9 est un enzyme accolé à la grappe palindromique, d’où l’appellation complète CRISPR cas9 qui permet de cliver, d'activer, d'amplifier ou de marquer les tissus et les cellules. Ce système nous fait mieux comprendre le fonctionnement des gènes. On pourrait envisager une administration directe de CRISPR cas9 au cœur même de la cellule sans trop de danger car sa demi-vie est très courte, ce qui évite les mauvais ciblages, et la matrice introduite pour la réparation rapide. Quant à la toxicité, le risque principal concerne des mutations possibles non voulues dites « off targets ».

L’homme est le seul être vivant à s’aventurer au-delà des frontières de son écosystème locorégional. Depuis que Sapiens osa embarquer sur des radeaux de fortune pour rejoindre des terres océanes qu’il ignorait, ne les voyant pas, nous avons poursuivi cette quête vers la connaissance, nous brûlant parfois les doigts avant de comprendre jusqu’où ne pas aller trop loin. Tant que nous n’aurons pas côtoyé l’abominable, nous poursuivrons nos recherches. L’exemple de la maîtrise de l’énergie atomique est flagrant. Il fallut Hiroshima et Nagasaki pour dire : Non, plus jamais !

En matière de manipulation des structures intimes du vivant, nous irons jusqu’à créer un monstre avant de limiter le champ d’exploration de nos recherches, ainsi que le champ d’action de leurs retombées, techniques. Utiliser le principe de précaution stériliserait les progrès dans la compréhension du vivant. La science est froide et avance sans se retourner. Nous mettons les garde-fous quand il y a déjà un mort. On voit combien cette idée de vouloir ne pas tenter des expériences tant que nous ne pouvons en évaluer totalement et en limiter les risques pour l’humanité est absurde. Cette peur du danger est génératrice de renonciation, de retour en arriéré, au temps des obscurantismes que l’on croyait dépassés.

CRISPR cas9 engendrera des folies génétiques produites par nous-mêmes, avant que nous n’en limitions l’utilisation à ce qui sera bon pour l’homme. Ainsi avançons-nous dans la domination de l’univers, au prix de progrès de la connaissance et d’errements dans ses retombées, le solde étant, si on se retourne un instant, fortement positif.

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