Revenu universel et palme d'or

Revenu universel et palme d'or
Revenu universel et palme d’or
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Gaspard Koenig

Gaspard Koenig est Philosophe, Ecrivain, et Directeur du Think-Tank GenerationLibre.

Publié le 26.10.2016

Le sujet du revenu universel a enfin acquis sa place légitime dans le débat public, nourrissant les programmes à gauche comme à droite. Les discussions tous azimuts qui en obscurcissent parfois la compréhension ne doivent pas nous faire oublier son objectif premier : passer d'une politique sociale paternaliste, fondée sur le contrôle et la vérification, à un filet de sécurité universel, laissant l'individu libre de ses choix.

Un pamphlet révolutionnaire circule depuis la semaine dernière sous le manteau : le rapport du Sénat. Ses rédacteurs dénoncent à juste titre l'extravagante dissymétrie entre le niveau record des dépenses sociales (près d'un tiers du PIB) et les piètres résultats de la lutte contre la pauvreté, plombée par de nombreuses failles, trappes et distorsions : « La multiplicité des dispositifs, des guichets et des regles d'éligibilite ainsi que la complexité des démarches rendent le système illisible aux yeux des bénéficiaires potentiels. » On apprend ainsi que les 90 milliards de prestations sociales gérées par la Caisse nationale d'allocations familiales répondent à pas moins de 18.000 règles de droit, laissant les plus démunis aux prises avec une bureaucratie labyrinthique et humiliante. Les sénateurs conviennent que « l'instauration d'un revenu de base aurait pour avantage considérable de simplifier l'accès à l'aide sociale puisqu'il s'agirait d'un droit portable et non d'un droit querable ». Au lieu de demander la charité à l'administration, on jouirait d'un droit automatique, prévisible et égal pour tous. Face aux différentes propositions aujourd'hui sur la table, les sénateurs prônent une option « réaliste », en suggérant un montant proche du RSA actuel et en re connaissant l'efficacité de l'approche libérale via un impôt négatif.

Comme toute réforme majeure, le revenu universel donne lieu dans de nombreux forums à des controverses sophistiquées, à la fois sur le plan des mécanismes économiques et des justifications théoriques, et s'inscrit désormais dans des stratégies politiques avec leur lot d'approximations. Aussi est-il salutaire de retrouver l'indignation première qui a conduit nombre d'entre nous, par-delà les divergences idéologiques, à épouser et promouvoir cette idée. Le film de Ken Loach, palme d'or à Cannes, ne pouvait pas sortir à un meilleur moment . Il est difficile de voir « Moi, Daniel Blake » sans en conclure que l'Etat social finit par anéantir ceux qu'il devait aider.

Menuisier victime d'un arrêt cardiaque, Daniel Blake se retrouve perdu dans le dédale inhumain des hotlines surchargées, des formulaires inadaptés et des stages ineptes. On enrage de voir cet ouvrier digne et expérimenté, que la vie n'a pas ménagé, être traité en enfant par des assistantes sociales revêches. C'est le message que Daniel Blake livre à la fin du film : je ne suis pas un numéro de sécurité sociale, mais un citoyen ; je ne demande pas l'aumône, mais je réclame mes droits. Daniel se lie d'amitié avec Katie, mère célibataire qui peine à nourrir sa famille avec ses coupons de banque alimentaire et sombre dans la prostitution : même si l'on peut regretter une mise en scène sans subtilité et des personnages entièrement façonnés au service d'une vision anticapitaliste que je ne partage pas, Ken Loach a le mérite de montrer la réalité sociale de son temps, non sans rappeler de notre côté de la Manche « La loi du marché » de Stéphane Brizé. De l'histoire de Daniel, je retiens pour ma part que les allocations couvrant les besoins de base devraient être inconditionnelles. De celle de Katie, qu'elles devraient être universelles. Il ne s'agit pas d'entretenir des oisifs au crochet des travailleurs, mais d'assurer à tous le minimum vital.

Le film de Ken Loach reste une fiction, inspirée du système britannique, et traitant principalement des allocations invalidité et chômage, loin des problématiques du RSA. Il reflète néanmoins la réalité de ce que sont devenus nos Etats providence : des machines à redistribuer généreuses mais détraquées, qui nous rendent tous fous, contribuables comme allocataires. L'heure n'est plus à la « démarche des petits pas » que recommande in fine le Sénat. Profitons d'avoir déjà mis en place le système redistributif le plus important du monde pour basculer vers un dispositif plus simple et plus rationnel. Etablissons ce droit à la survie dont Thomas Paine faisait, en pleine Révolution française, le dernier des droits de l'homme.

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